(Photos DR)
(Photos DR)

Lucie “Lulu” Peyraud s’en est allée faire de la balançoire sans doute dans les nuages. L’égérie et ambassadrice du Domaine Tempier, jeune fille riante et pétillante qui aurait fêté ses 103 ans en décembre, laisse orpheline toute la population viticole bandolaise.

Elle avait fêté ses 100 ans au domaine qui lui avait dédié pour l’occasion une cuvée hommage avec les rouges 2017, la balançoire en filigrane sur l’étiquette. Car la sémillante centenaire avouait volontiers que l’un de ses secrets de longévité était de faire de la balançoire tous les jours, et de boire un ou deux verres de vin quotidiens, du rouge le midi et du champagne le soir, et de lire le Canard Enchaîné chaque semaine. “Elle jouait encore au Scrabble tous les jours avant la balade de l’après-midi pour aller voir la mer et passait encore parfois dans les bureaux pour venir rencontrer quelques clients fidèles de passage et leur rappeler les souvenirs des générations précédentes, raconte l’une de ses filles Véronique. Ces jours-ci, nous avons beaucoup pensé à elle en riant et en buvant quelques bouteilles ; ça lui aurait plu”.

Une ambassadrice de charme

Lucie Tempier, dite Lulu, avait épousé Lucien Peyraud en 1936. Le couple s’était installé quelques années plus tard dans la ferme du Plan-du-Castellet, assortie d’un vignoble sur les hauteurs de Bandol, propriétés de la famille Tempier depuis 1834. La grand-mère de Lucie, Léonie, avait déjà obtenu une médaille d’or pour son vin en 1885, et avait redressé le domaine avec une volonté de fer après le phylloxera, construit une cave avec foudres et cuves en ciment mais avec la crise de 1929, une partie des 38 hectares avaient été arrachés, cédant la place aux pommiers et pêchers. Quand Lucie et Lucien récupèrent le domaine avant guerre, ils se tournent complètement vers la viticulture, replantent des cépages nobles comme le cinsault, le grenache et surtout le mourvèdre pour lequel ils vont militer inlassablement. Lucien devient l’un des fondateurs de l’appellation et se bat aux côtés d’André Rœthlisberger (de feu château Milhière) pour que Bandol accède au statut d’AOC en 1941 ; il présidera l’appellation pendant 37 ans, de 1945 à 1982, tout en étant membre de l’INAO et de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV). Le cépage roi de l’appellation va passer de 10% minimum en 1941 à 50% en 1980, la part des rouges commençant à dépasser les rosés dans les années 70. Mais chez Tempier qui s’est spécialisé très tôt dans les vins de garde, les rouges en contenaient déjà jusqu’à 80%.

La cuisine de Lulu

Lucie Peyraud a pendant des décennies vendu les vins de Tempier de restaurant en restaurant tout en donnant naissance à sept enfants. Elle a été l’ambassadrice de charme du domaine dans le monde entier, accompagnant Lucien dans de nombreux pays. Peu à peu, la réputation du Domaine Tempier a traversé l’Atlantique et il est devenu l’un des domaines phares de la société d’importation de Kermit Lynch qui représente toujours la cave outre-Atlantique. “Ses déjeuners et diners étaient légendaires en France” écrivait Kermit Lynch qui lui consacre de nombreuses lignes dans son livre ‘Mes Aventures sur les routes du vin’. “C’étaient des fêtes pleines d’entrain, des réunions joyeuses dont Bacchus devait être ravi”. Son ami l’écrivain Jim Harrison l’évoque également dans Aventures d’un gourmand vagabond. Lulu a aussi été l’inspiratrice de la célèbre cheffe et critique gastronomique américaine Alice Waters, militante du mouvement slow food. L’écrivain-cuisinier Richard Olney avait rassemblé ses recettes dans le livre Lulu’s Provencal Table, édité dans les années 90. Les talents de cuisinière de Lulu n’ont pas été étrangers à la notoriété croissante des vins. Celle qui reconnaissait volontiers ne savoir faire que la béchamel quand elle s’est mariée s’était passionnée pour la cuisine et l’art de vivre provençal, les festins dans la cuisine familiale restant dans le souvenir de nombreux invités et célébrités. Elle a également participé en 1983 à la création de l’Ordre des Dames du Vin et de la Table, qu’elle a présidé pendant trois années.

Lucien parti à la retraite dans les années 80 avant sa disparition en 1996, le domaine est confié à ses deux fils, François au vignoble et Jean-Marie en cave, en collaboration avec l’œnologue Daniel Abrial. Ils s’attacheront toujours à faire de grands vins de garde et à révéler le potentiel des différents terroirs (La Migoua, La Tourtine, La Louffe, Cabassaou…) A leur retraite, la famille fait bloc et refuse de vendre (six des sept enfants sont toujours au conseil d’administration). Elle confie le domaine à Daniel Ravier (ex-Ott et Souviou) qui aurait pu être un Peyraud tant il fait sien le domaine tout en conservant la philosophie de la maison. Il convertit le vignoble aux pratiques biodynamiques à partir de 2003. En 2016, le domaine s’est agrandi des 20 hectares de La Laidière convertis en bio dans la foulée, soit désormais une soixantaine d’hectares.