Le conseil d’administration du Syndicat général des vignerons vient de prendre deux décisions cruciales pour l’avenir de la Champagne : la possibilité de planter les vignes en semi-larges, et l’adoption temporaire du cépage résistant voltis. Terre de vins vous en dit plus sur l’impact que pourraient avoir ces deux décisions sur l’environnement et l’identité des vins.

Le Comité Champagne a lancé ses premières recherches sur les vignes semi-larges (à partir de 4 000 pieds/ha contre 8 000 en haute densité) dans les années 1990. Après avoir suivi pendant 15 à 25 ans 18 parcelles expérimentales disséminées dans toute la Champagne, il a rendu des conclusions favorables à ce système dont l’autorisation a été votée aujourd’hui par le Syndicat général des vignerons.

Ce nouveau mode de conduite présente un intérêt majeur face aux problématiques liées au réchauffement climatique. Les vignes semi-larges procurent en effet des raisins plus riches en acide. Elles résistent davantage au stress hydrique. Elles sont aussi moins sensibles au gel de printemps grâce à un débourrement légèrement plus tardif et grâce à la situation plus élevée de leurs bourgeons (l’air froid plus lourd a tendance à s’accumuler vers le sol).

Le second avantage a trait à l’empreinte écologique. Les vignes semi-larges facilitent l’enherbement et le travail mécanique sous le rang. Il en résulte une biodiversité plus riche et la possibilité de se passer aisément d’herbicides. La surface foliaire par hectare est également inférieure, ce qui limite l’usage des pesticides.

On déplore certes une baisse de 18 % du rendement, mais sans que celle-ci soit de nature à générer une perte économique pour le vigneron puisqu’elle aligne le rendement agronomique sur celui inscrit dans le cahier des charges de l’appellation (12 400 kg). Accessoirement, les coûts de production sont aussi réduits de 20 %. Quelques vignerons se sont inquiétés de la modification des paysages viticoles, classés depuis peu au patrimoine mondial. En réalité, l’impact serait plutôt positif et en aucun cas il ne serait de nature à remettre en cause la Valeur universelle exceptionnelle du bien. La candidature portait en effet sur un paysage culturel vivant et donc par définition en perpétuelle évolution. Il y a 130 ans, la Champagne n’était-elle pas plantée en vignes en foule à raison de 45.000 pieds par hectare ? Le paysage a déjà connu des révolutions !

Enfin, d’autres vignerons considèrent que les qualités organoleptiques des vins issus des vignes semi-larges pourraient être moins intéressantes. Selon eux, les vignes plantées en haute densité ont des racines qui descendent davantage. Néanmoins, en facilitant l’enherbement, le système des vignes semi-larges favorise d’une autre manière cet enracinement profond. La concurrence de l’herbe en surface oblige les vignes à chercher plus loin leur nourriture. 250 dégustations à l’aveugle ont été menées, rassemblant un panel de dégustateurs composé de techniciens et de professionnels. Selon Arnaud Descotes, directeur du service technique du Comité Champagne, leur conclusion est formelle : « Dans les 2/3 des cas, on est incapable de différencier les échantillons. Et dans 1/3 des cas, les profils aromatiques peuvent être différenciés mais demeurent très proches, allant dans le sens d’un peu plus de fruits mûrs et d’une tension plus soutenue pour les semi-larges. »

Voltis : une nouvelle variété de cépage très prometteuse

Le SGV a par ailleurs validé l’adoption du nouveau cépage voltis, à titre expérimental, pour une durée de 10 ans. Il y a 25 ans, l’INRA avait en effet décidé de reprendre des programmes d’amélioration végétale basés sur une technique traditionnelle : l’hybridation. Il s’agissait de croiser des variétés de vitis vinifera européennes avec des vitis d’origines américaine ou asiatique dans le but d’obtenir à la fois des cépages de qualité et résistants. « Quand on croise une fois un vitis vinifera avec une espèce américaine, on obtient un hybride producteur direct. Les anciens s’étaient arrêtés là, la qualité n’étant pas au rendez-vous. L’INRA a rétro-croisé, c’est-à-dire qu’il a croisé à nouveau les individus obtenus avec vitis vinifera, et cela jusqu’à six fois de suite. Les hybrides ont ainsi intégré dans leur fonds génétique plus de 95 % de vitis vinifera, mais les chercheurs ont veillé à chaque étape à ce qu’ils conservent a minima deux gènes de résistance au mildiou et deux gènes de résistance à l’oïdium issus des vitis américains et asiatiques. Quatre nouvelles variétés ont ainsi été inscrites au catalogue français, dont voltis » explique Arnaud Descotes.

Voltis a été planté sur le domaine expérimental de Plumecoq. Ses qualités organoleptiques semblent assez compatibles avec l’identité des vins de Champagne. « Sur un 100 % voltis, il se distingue facilement, mais comme on arrive à distinguer un chardonnay d’un pinot noir. Cela donne un vin blanc avec de la fraîcheur, pas très aromatique. C’est justement ce que l’on recherche en Champagne où on ne souhaite pas des cépages exubérants. » Dans un premier temps, il ne sera autorisé qu’à hauteur de 5 % des surfaces dans chaque exploitation et ne devra pas dépasser 10 % d’un assemblage. « C’est une solution d’attente qui peut permettre de résoudre un certain nombre de problèmes, on l’imagine en priorité pour les vignes qui sont plantées aux abords immédiats des habitations ou en bordure de points d’eau par exemple, cela peut résoudre certains problèmes environnementaux ou des conflits avec des riverains. »

En effet, les services techniques du Comité Champagne mènent depuis 2015 des recherches pour obtenir leurs propres variétés de vignes résistantes, en croisant à nouveau certaines des variétés obtenues par l’INRA avec les cépages champenois (pinot noir, etc.). Les objectifs demeurent la résistance au mildiou et à l’oïdium, de même que l’adaptation au réchauffement climatique grâce à des débourrements plus tardifs, mais cette fois en conservant davantage une typicité régionale. 350 nouvelles variétés ayant intégré les gènes de résistance ont déjà été plantées en plein champ, hors AOC, mais à proximité du vignoble, à raison de cinq pieds par variété. Chacune est vinifiée à part en magnum ou en bombonne compte tenu des faibles quantités. D’ici 2030, le Comité espère ainsi retenir 10 à 15 nouvelles variétés.