(photos One Wine Production)
(photos One Wine Production)

Ce vignoble de poche à Saint-Émilion est mené par un couple résolument rock’n’roll : Béatrice et Vincent Rapin ont fait en quelques années de leur « Dame de Onze Heures », pépite cachée, une référence pour les amateurs de vins de Bordeaux qui sortent des sentiers battus.

Prenez vos cahiers de botanique. Aujourd’hui nous allons étudier le cas réjouissant de l’Ornithogale en ombelle ou Ornithogale à feuilles étroites. Son nom scientifique, Ornithogalum umbellatum, nous vient du grec ornithos gala qui signifie « lait d’oiseau ». De façon populaire, cette petite fleur printanière que l’on trouve fréquemment dans les campagnes de la façade ouest de la France est surnommée « dame de onze heures » car elle s’ouvre au soleil, généralement en fin de matinée, et se referme le soir. Un joli symbole empreint de poésie, qui correspond bien à la façon anticonformiste dont Béatrice et Vincent Rapin envisagent leur trajectoire de vignerons.

Originaire de la Loire (entre Sancerre, Vouvray et Bourges), Béatrice et Vincent sont d’anciens « néo-vignerons » qui avant de dédier leur vie à la vigne, ont connu des premières carrières dans des métiers bien différents : Béatrice était architecte d’intérieur, tandis que Vincent était musicien professionnel – les basses qui ornent le bureau/studio contigu à son cuvier attestent du fait qu’un musicien ne prend jamais vraiment sa retraite. Lorsque le père de Béatrice devient propriétaire d’un vignoble à Saint-Émilion à la fin des années 1990, le couple voit, dans l’opportunité de prendre la gestion du domaine, également l’opportunité de changer de vie et d’embarquer leurs trois enfants Clémentine, Valentin et Margaux, dans une nouvelle aventure. Au début des années 2000, ils créent leur propre domaine, Valmengaux (baptisé à partir des prénoms de leurs enfants), qu’ils revendront en 2017. Et lorsque le père de Béatrice décide de se séparer de sa propriété en 2007, ils conservent une parcelle de 1,22 hectare située juste en face de leur maison : c’est ici que naîtra « leur » Dame de Onze Heures.

D’emblée, sur cette parcelle traitée comme un jardin, Vincent et Béatrice amorcent une conduite en bio (certification demandée dès 2009) en adoptant quelques pratiques biodynamiques. Mais au-delà des labels, ils revendiquent une approche « less is more » pour « retrouver la qualité d’un sol forestier ». Pas de désherbants ni de travail des sols, pas non plus de compost ni de fumier ni d’engrais verts : « on ne retourne aucun cm3 de terre », souligne Vincent Rapin. « Nous voulons des organismes vivants dans nos sols, donc on ne fait que des semis directs sous couvert à haute densité, on garde de l’herbe partout y compris sous le rang. Certains nous prennent pour des fous mais cela nous permet de conserver beaucoup de fraîcheur dans la vigne, de capter 14 tonnes e de CO2 par an et trois tonnes de carbone pur. Et il n’y a pas de concurrence pour la productivité de la vigne puisqu’en 2022, on a eu 55 hl/ha de rendement ! On a également planté 130 arbres dans la parcelle, des fruitiers de production, fruitiers sauvages et arbres de futaie : nous pensons que la cohabitation vigne & arbre favorise une harmonie de la faune et de la flore, sans que personne ne prenne le dessus. C’est pourquoi nos traitements sont minimalistes : cuivre, soufre et quelques applications en biodynamie« .

Cette approche de « jardiniers » va jusqu’à la taille en cordon, retardée au maximum pour minimiser les risques de gel et respecter le cycle hormonal de la vigne. Ce côté méticuleux se retrouve au chai (de poche, comme on peut l’imaginer), où les vinifications se font dans de larges cuves inox à large surface de contact que Vincent présente comme des « casseroles » avec lesquelles il travaille tout en douceur ; quant aux élevages, généralement d’une durée de 15 mois, ils sont panachés entre barriques de 500 litres, deux foudres Stockinger, des jarres en terre cuite italiennes et des œufs en grès du Limousin : une variété de contenants qui permet de jouer sur différents profils afin de « composer » un vin homogène et équilibré. Malgré une production en quantités limitées, surface du vignoble oblige, la Dame de Onze Heures s’est fait une jolie réputation en quelques années, se retrouvant sur de belles tables et chez des cavistes de renom, et faisant 50% de son chiffre d’affaires à l’export. Disponible à 40 € TTC environ, ce vin charmeur et confidentiel, imprégné de la personnalité enthousiasmante de Béatrice et Vincent, nous prouve une nouvelle fois qu’à deux pas des grands crus classés, se jouent de très belles histoires vigneronnes qui font battre le cœur du vignoble de Saint-Émilion.

« Terre de Vins » aime :
La Dame de Onze Heures 2019, Saint-Émilion Grand Cru :
vibrant, plein et joyeux, signé par une sève juteuse, ce millésime se révèle à la fois élégant et gourmand, d’une définition soyeuse, porté par une aromatique de fraise bien mûre et de pivoine, élancé, et ponctué par une finale fraîche. Une petite bombe.