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La protection des appellations suscite de riches débats

Auteur

Anne
Serres

Date

02.07.2018

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Réunis au Palais des Papes en Avignon, les Amateurs Éclairés de Vin ont tenu leur quatrième Journée Internationale ce samedi 30 juin, sur une thématique volontairement provocatrice : « l’Appellation est morte, vive l’Appellation ! »

L’association des Amateurs Éclairés de Vin est née à Dijon en 2011 et rassemble des bénévoles amoureux du vins ; certains sont des professionnels de la filière, mais pas tous ! D’où le parti pris délibéré du nom de l’association, signe de la volonté des professionnels de ne pas rester entre soi. Les premières journées Internationales se sont tenues en Bourgogne, la dernière avait eu lieu en Alsace, marquée par la personnalité de Jean-Michel Deiss et son engagement pour la dégustation géo-sensorielle.

Avignon et le Palais des Papes a abrité cette quatrième journée, parrainée par l’appellation Châteauneuf du Pape, pionnière de l’Appellation d’Origine Contrôlée, avec l’équipe de Michel Blanc, directeur du syndicat des producteurs, et animée par André Deyrieux, consultant en œnotourisme. Après un rappel historique particulièrement éclairant, les débats ont porté sur l’avenir de l’appellation d’origine, qui est passée de Contrôlée à Protégée avec la réforme de 2008 (entrée en vigueur en 2009) voulue par l’Union Européenne.

De 1863 à 1936 : les prémices de l’AOC

La naissance de l’AOC fut longue et difficile : crise phylloxérique, plantations greffées beaucoup plus productives que les francs de pied, ajustement de la production à la demande par des pratiques peu scrupuleuses… les marques géographiques étaient la norme sans correspondre à une réalité d’origine au début du XXème siècle. Typiquement, Chablis, Champagne, Châteauneuf du Pape… étaient des noms génériques de produits aux profils commercialement admis, sans trop d’égard pour l’origine des raisins.
Les créateurs de l’Appellation d’Origine ont d’abord tenu à garantir la provenance des raisins utilisés. Puis on s’est inquiété de garantie de qualité avec la loi de 1935 qui créée la future INAO et le cadre de la protection et du contrôle des appellations d’origine. Ce texte s’efforce notamment de garantir un lien entre origine et qualité. On passe en effet des qualités (caractéristiques produits, bonnes ou mauvaises) à une promesse de la qualité (de vins fins) et de leur typicité (de style). La création de l’INAO pose la question d’ajouter aux critères objectifs de l’agrément, le passage obligé par la dégustation. Ce dernier n’a pas été retenu et les intervenants ont signalé que la PAC 2020 pourrait la réintroduire.

Depuis 2009, l’AOC est morte, vive l’AOP ?

La réglementation de l’AOC née en 1935 a été abolie par la réforme intervenue en 2008 et entrée en vigueur en 2009 au nom de l’harmonisation européenne de la protection des appellations d’origine et des signes de qualité. L’INAO demeure mais la répartition de pouvoirs avec les syndicats d’appellation (rebaptisés Organismes de Gestion, ODG) est modifiée. Théodore Georgopoulos (Président de l’Institut Georges Chappaz de la vigne et du vin en Champagne) a présenté ce nouveau contexte et ses limites :« nouveau système, nouveaux rythmes (plus lents encore), nouvelles pathologies (dans l’interprétation du droit des appellations) ; le roi n’est ni mort ni nu, mais il reste à faire pour mesurer la longueur, la coupe et l’épaisseur des étoffes qu’il revêt ! » a-t-il conclu).

Pour autant, l’INAO reste très critiquée. « La règle protège et elle doit épouser son temps », résume Isabel Ferrando (Domaine Saint-Prefert, Châteauneuf du Pape) or on reproche à l’INAO sa lenteur (voire sa réticence) à s’adapter à l’époque : changements techniques, réchauffement climatique (Hervé Hannin (Montpellier SupAgro) a présenté la prospective du projet LACCAVE sur le sujet), demandes sociétales (pour plus de respect de l’environnement), et jusqu’à l’émergence de nouveaux terroirs avec la création de nouvelles AOC.

A ces attaques, Jean-Louis Piton, président de l’INAO, a répondu en renvoyant à leurs responsabilités les porteurs de ces projets, mais aussi l’Etat, arguant que, bien souvent, « un dossier qui n’avance pas est un dossier pas prêt, porté par un collectif divisé, ou dont le temps politique n’est pas celui du pouvoir. »

Méfiez-vous des contrefaçons !

En matière de protection des appellations, on a relevé les pratiques exemplaires contre les contrefaçons et usages frauduleux du nom et de la notoriété, en particulier celles de la Champagne, par la voix de Tatiana Metais, du CIVC, qui lui consacre un budget de 2,3 millions d’euros par an.

Si la lutte contre les fraudes à l’origine et les contrefaçons fait l’unanimité, il n’en va pas de même pour la question de la conciliation des individualités et de la norme collective… Faut-il exiger une conformité à une typicité de style au sein d’une appellation d’origine ?

L’essor des vins dit « nature », à la définition floue, mais le plus souvent vinifiés sans intrants et mis en bouteille sans ajout de soufre, aux profils très différents de leurs voisins conventionnels, pose la question de façon récurrente. Au-delà des principes, ce sont les hommes qui s’affrontent, se heurtent, se vexent et se braquent, a constaté l’avocat Me Eric Morain, défenseur de quatre vignerons dans des procès qui les opposaient à l’État, à l’INAO et/ou à leur propre appellation (Sébastien Riffault à Sancerre, Dominique Derain en Côte d’Or, Olivier Cousin en Anjou et David Leclapart en Champagne).

L’avocat a conclu sur ces mots : « il importe de réserver les sanctions pour infraction à la protection des appellations d’origine aux contrefaçons et aux fraudes, c’est à dire à ceux qui ne respectent pas le O de origine, car dans le cas de ces vignerons hors normes, les raisins provenaient bien des appellations ».

Pas de langue de bois ! Jean-Louis Piton n’a d’ailleurs pas manqué d’exercer son droit de réponse au long de la journée, et plus particulièrement lors de la table ronde de vignerons rebelles ! Elle rassemblait Eric de Saint-Victor (Bandol), Denis Barbara (Saint-Pourçain), Patrick Baudouin (Loire) et Jean-Michel Deiss (Alsace), mousquetaires de la définition du lien au terroir, de la renaissance des appellations à travers l’association SEVE, et enfin Loïc Pasquet (qui introduit des cépages anciens et des vignes francs de pied en Bordelais, à la recherche du goût perdu). Jean Rosen de l’Université de Dijon représentait Michel Grisard (Savoie).

Vigneron, négociant et ancien membre actif de l’INAO, Marcel Guigal a pu conclure la journée sans parti pris en louant la passion de tous « le vin c’est passionnel, la passion est souvent excessive, incomprise mais elle est merveilleuse et partagée ici ! »

A vos agendas ! Ouverte à tous, la cinquième édition des Journées Internationales des Amateurs de Vins aura lieu les 13 et 14 juin 2020 en Champagne.