Photo Michel Joly.
Photo Michel Joly.

Ancienne cogérante de la Romanée-Conti, pionnière de la biodynamie, Lalou Bize-Leroy s’est allongée “sur le divin” pour le dernier numéro de “Terre de Vins”, actuellement en kiosques. Morceaux choisis d’un entretien avec une grande dame de Bourgogne.

On pourrait prononcer ses initiales « Libellule » ; ça lui irait bien. Avec sa taille de guêpe et son large sourire, LBL achève d’être un nom de vedette de la mode ou du cinéma. Ce sera une star en effet, mais du vin.
Née « par erreur » à Paris le 3 mars 1932 de parents vignerons bourguignons, copropriétaires de la Romanée-Conti, la jeune femme passera par la faculté de langues étrangères mais ne rêve que de montagne, d’escalade.
Tout tracé, son destin était de revenir au domaine Leroy aux côtés de son père dès l’âge de 23 ans pour enfin diriger l’ensemble en 1971. De la Romanée-Saint-Vivant à Richebourg, de Chambolle-Musigny à Volnay, du Clos de Vougeot à Corton, LBL délivre des vins d’une grande dignité, les tout meilleurs vins du monde. Dans sa maison de Vosne-Romanée, les grilles toujours fermées à double tour, la vigneronne raconte la trajectoire d’une femme un peu artiste, toujours chic et empreinte de savoir-vivre : talons aiguilles et saumon bio.

Lalou, avant de parler de vin, quels sont tes autres plaisirs ?
La haute montagne, j’escaladais bien. L’escalade, c’est comme le vin, un dépassement de soi. Avec mon mari, à peine arrivés au sommet, on se demandait ce que l’on allait gravir le week-end d’après. Dans le vin c’est pareil, c’est la recherche de la vérité, c’est une quête qui n’est jamais finie. Le vin est un éternel projet. C’est grâce à la montagne que j’ai rencontré mon mari. L’escalade et le vin seront les deux grandes choses de ma vie.

Quel est ton ancêtre qui te fascine le plus, est-ce le fondateur du domaine en 1868 François Leroy ?
Non, c’est mon père, Henri. Il fut un monsieur extrêmement intelligent. D’abord, pour faire confiance à une gamine de 23 ans, il fallait être intelligent, il fallait comprendre.

En 1955, tu rejoins ton père avec quelle vision, quel apport ?
On achetait des lots à l’époque, je recherchais le meilleur. Et j’ai envie tout de suite de comprendre pourquoi les vins sont différents à quelques mètres d’écart ; Je me demande aussi pourquoi les gens marquent tellement leurs vins et ça, par exemple, je n’aimais pas, les vignerons doivent s’effacer devant le vin.

Copropriétaire de la Romanée-Conti, tu vas en avoir la cogérance de 1974 à 1992, pourquoi ça commence et pourquoi ça s’arrête ?
J’accompagnais mon père au domaine toutes les semaines et je l’ai remplacé naturellement. Et puis avec Aubert de Villaine, comme avec son père, nous n’étions pas en accord. J’étais très emmerdeuse, disons. Je voulais aller plus loin. Ils m’ont mise dehors. Et depuis, ils ont fait du chemin, les voilà en biodynamie…

En 1980, ton père décède, as-tu ressenti de mauvais regards insinuant que sans le père, la fille n’y arriverait pas ?
Non, j’avais déjà fait mes preuves, les vins de Leroy étaient superbes. Je faisais de très beaux achats. On les déguste encore aujourd’hui. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres… D’ailleurs, les vins parlent tous seuls. Nous, en commentant, on gâche tout. Nous sommes des interprètes souvent idiots. C’est toujours à côté de la plaque. Quand on est à un concert, on écoute la musique, on ne la commente pas…

En 1988, tu fais entrer un actionnaire japonais, Takashimaya le groupe de magasins de luxe… […] Cette même année, tu choisis la biodynamie ?
Oui et mon actionnaire m’a dit « bravo ». Même en 1993 quand on a eu du mildiou, je leur ai demandé, mes vignes crevaient, et bien ils m’ont dit : « comme vous voulez, on a confiance en vous ». On n’a pas fait de fongicide, mes vignes n’ont pas crevé.

Parmi tous les crus que tu détiens, quel est ton chouchou à déguster jeune ?
Regardez ce Corton-Renardes 2006, plus gourmand, plus sur le fruit, la grâce alors que le Volnay 2005 est encore dans la terre, dans son identité profonde. Mais pour te répondre, les vins ont tous besoin de vieillir, ça dépend des millésimes… Mon plus grand souvenir de dégustation est sur le 1949 et sur le 1955, on touche presque à la perfection.

Comment s’opère le passage de témoin, as-tu des enfants?
J’ai une fille qui travaille au Domaine de la Romanée-Conti, au Conseil de surveillance mais elle n’est pas tout à fait dans le vin. Elle est interprète. J’ai deux petites filles, une vétérinaire et l’autre qui est dans le vin, je ne sais pas si elle souhaite me rejoindre. De toutes les façons, je peux mourir demain, Fred [le gérant Frédéric Roemer], est là.

Et si le vin était une œuvre d’art, laquelle ?
Le vin est une musique, il n’y a rien d’autre qui ne se rapproche autant du vin. Ça dépend comment on la joue bien sûr.

Si tu devais t’identifier à un écrivain bourguignon, tu serais le terrien Vincenot, le militant Lamartine ou la libertine Colette ?
Je ne sais pas… j’aime les trois. Forcément le vin c’est quand même quelque chose de plus raffiné, c’est de la poésie mais c’est aussi Vincenot et puis Colette ; il y a les trois. Mais moi je suis nulle, je ne sais pas écrire.

Quels sont pour toi les meilleurs ambassadeurs de la Bourgogne ?
Ce sont les vins, rien que les vins. C’est sûr mais à condition de ne jamais tricher. On ne peut pas tricher, ni avec la vigne, ni avec le vin. La vigne est une liane qu’il faut apprivoiser, on fait tout pour la vigne et jamais assez. Elle exige toujours plus et notre engagement vis-à-vis d’elle est total.

Lalou, as-tu peur de mourir ?
Je suis très croyante. Je n’ai pas honte de le dire. Plus ça se rapproche plus j’ai peur, peur de ne pas retrouver les êtres que j’aime, mes parents, mon mari surtout. Et on n’a pas de réponse.

Que boira-t-on le jour de tes obsèques ?
Ah moi je sais, le Chambertin 1955, c’est prévu. C’est mon vin, un vin tellement vivant.

Retrouvez l’intégralité de notre entretien avec Lalou Bize-Leroy dans “Terre de Vins” n°40, actuellement en kiosques.


Suivez ce lien pour vous abonner ou commander le numéro.