Œnologue réputé à Pauillac mais aussi propriétaire du château Fleur La Mothe (Cru Bourgeois Supérieur), Antoine Médeville décrit “une viticulture girondine qui tente de survivre et qui s’organise tant bien que mal” face à la crise générée par le COVID-19.

Dans le vignoble médocain, toutes les activités œnotouristiques ont fermé et la semaine des Primeurs, qui devait réunir 5 à 6000 acheteurs et prescripteurs ces prochains jours dans l’ensemble du Bordelais, est suspendue. Si les dégustations préparatoires à ces primeurs ont certes bien été assurées en interne dans les châteaux, tout le travail de préparation final a été annulé “car les distances sont difficiles à respecter dans une salle de dégustation” et “on recrache dans le même seau” indique Antoine Médeville. Autant dire que, dans ces conditions, en effet, les mesures barrière n’étaient pas possibles à respecter.
Le planning pour le mois à venir est donc totalement chamboulé. “En ce moment, on aurait dû se déplacer sur les propriétés et finaliser les assemblages. Cela ne se fera pas. Actuellement on effectue, au laboratoire, quelques contrôles avant les mises en bouteilles”. Dans le contexte de crise sanitaire, un nouveau dispositif a été mis en place au laboratoire Œnoconseil à Pauillac.

Un laboratoire en service restreint

“Le labo est fermé aux clients depuis la semaine dernière. Nous avons huit personnes qui y travaillent d’habitude : en ce moment il y en a trois. C’est donc une petite équipe restreinte qui est mobilisée, pour rendre service aux propriétaires”, explique Antoine Médeville qui précise qu’il a dû trouver un mode de fonctionnement qui protège autant les clients que les employés. Les clients peuvent continuer à venir… jusqu’à la porte d’entrée du laboratoire, pas plus loin : “il y a des consignes sur la porte d’entrée”. Là, ils déposent, dans un casier, leurs échantillons. Outre la note sur la porte, “nous avons envoyé un mail d’explications à tous nos clients. Il y a encore une semaine, certaines personnes rigolaient lorsqu’on a pris la décision de fermer le labo, aujourd’hui tout le monde a compris et les consignes sont respectées par nos clients”.
Au laboratoire, le personnel a conscience des risques. “Les clients téléphonent avant le dépôt des échantillons”, il n’y a donc pas de contacts physiques. “On a aussi fabriqué notre propre solution hydroalcoolique”. De même, après avoir été récupérés, “les échantillons sont désinfectés à l’alcool”.

Les châteaux médocains étaient dans les starting blocks pour les Primeurs ; ceux-ci étant suspendus, “on a donc peu de travail œnologique actuellement”, déplore l’œnologue. Les mises en bouteille ont certes toujours lieu avec leurs lots de contrôles en amont, mais les soutirages sont en stand by. “Il y a donc un manque d’activité”, déplore Antoine Médeville avant de préciser : “on va essayer de ne pas mettre le personnel du laboratoire au chômage technique”.
La réduction d’activité est aussi due au fait que les déplacements sont limités au strict nécessaire, alors que les propriétaires ont parfois besoin de faire contrôler des échantillons, avant la mise en bouteille par exemple. “Moi-même je me suis fait arrêter deux fois par les forces de l’ordre, à l’aller et au retour, le deuxième jour du confinement” avoue Antoine Médeville, qui comprend toutefois la nécessité de ces contrôles. On imagine que les règles de confinement entravent de la même façon la gestion quotidienne de la plupart des propriétés.

Des châteaux qui tournent au ralenti eux aussi

Il reste beaucoup de travail dans les vignes. “La pluviométrie de cet hiver nous a empêchés de rentrer dans les parcelles. On doit maintenant faire tout le travail du sol au moment où l’on manque de personnel”, explique Antoine Médeville. Ce personnel vient souvent à manquer car il doit gérer la garde des enfants à domicile, mais aussi par souci de santé. De nombreux châteaux ont ainsi pris des dispositions “en faisant, par exemple, travailler les personnels dans des parcelles séparées” pour garder des distances de sécurité, précise le propriétaire du château Fleur La Mothe. “Certains ont même décalé les horaires d’embauche pour être sûr que les personnes ne se croisent pas”, précise-t-il. Des dispositifs qui attestent que les mesures barrière sont prises au sérieux dans le Médoc, comme dans beaucoup d’autres vignobles français. “Déjà que ce n’était pas brillant avant, on va se retrouver confrontés des problèmes de personnels alors que l’on va avoir beaucoup de travail dans les prochaines semaines”, se désole Antoine Médeville.

Avec l’arrivée du printemps et un débourrement déjà avancé, les premiers traitements se profilent déjà. “Si le confinement devient plus contraignant, on va être en difficulté pour lutter efficacement contre les maladies et l’on risque de ne pas ramasser grand-chose pour les vendanges”, anticipe Antoine Médeville. Il s’agirait là d’un “cas extrême, soit parce que les produits viendraient à manquer par défaut de livraison, soit par manque de personnel qui ne pourrait plus du tout se déplacer”. Mais l’optimisme l’emporte sur ce scénario catastrophe : “on va essayer de tenir”, conclut Antoine Médeville.