Photographie de Latifa Saikouk par Rodolphe Escher,  au restaurant « Villa Tourny » en mars 2012 pour Terre de Vins (numéro 17,  mai-juin 2012).
Photographie de Latifa Saikouk par Rodolphe Escher, au restaurant « Villa Tourny » en mars 2012 pour Terre de Vins (numéro 17, mai-juin 2012).

Ce vendredi, dans le cadre de Bordeaux Fête le Vin et au milieu de l’effervescence des dégustations du pavillon “Médoc & Graves”, la vigneronne médocaine de 38 ans, Latifa Saikouk, vient d’obtenir le “prix Raisin”.

Ce prix créé il y a cinq ans par Olivier Dauga (consultant) et Jean-Pierre Xiradakis (restaurateur) récompense chaque année le travail d’un(e) vigneron(ne) de moins de 40 ans réalisant un vin à moins de 10 €. Après Amélie Durand (Château Doms dans les Graves) en 2013 et Amandine Giret (Château Côtes de Rigaud à Puisseguin) en 2014, Latifa Saikouk (Château Mont du Puit, Médoc et Haut-Médoc) est la troisième femme a être récompensée par ce prix.

Le « Prix Raisin », promouvoir un autre Bordeaux

Créée en 2012, la motivation du Prix Raisin est claire : faire connaître des bons vins de Bordeaux à prix doux faits par des vignerons de moins de 40 ans, afin d’aider les consommateurs à choisir des vins de qualité encore trop méconnus. Une appellation bordelaise différente est représentée chaque année. « Certains jeunes vignerons n’ont pas eu la chance d’être nés sur le bon terroir. Bordeaux est un terroir qui permet pourtant de produire de très nombreux vins délicieux et bien faits, en parallèle des leaders des appellations. Pourquoi aller chercher loin ce qui est à portée de verre ? Nous devons accompagner les vignerons dont on ne parle jamais » explique Oliver Dauga.

Jean-Pierre Xiradakis, le restaurateur bordelais va plus loin : « les gens n’ont une image de Bordeaux qu’à travers les Grands Crus Classés, qui sont devenus hors de prix et qu’on ne peut plus boire. Mais Bordeaux, c’est 80% de vignerons qui s’arrachent au travail et qui sont parfois au bord de la faillite, coincés par des transmissions familiales ou des difficultés pour vendre ou communiquer sur leurs vins. Nous souhaitons aider ces gens-là ».

Latifa Saikouk, la lauréate 2016 émue, confie : « C’est une reconnaissance du monde professionnel du vin, qui me donne encore plus confiance en moi ». La cuvée récompensée, « Saikouk », un assemblage de merlot et de cabernet sauvignon, affiche fièrement son étiquette rose fuschia (10 €). Une reconnaissance qui touche au cœur cette vigneronne de 38 ans, au parcours du moins atypique en pleine terres médocaines.

Saikouk, la vigneronne médocaine d’origine musulmane

Latifa a toujours voulu travailler dans les vignes, d’aussi loin qu’elle se souvienne. Son père d’origine marocaine et de confession musulmane, s’installe en France en 1972 en tant qu’ouvrier agricole dans les vignes du Château Verdignan, juste acquises par Eric et Marie-Cécile Miailhe. C’est à Lesparre que Latifa naît quelques années plus tard, en 1977.

Dès son plus jeune âge, accompagnée de ses sept frères et sœurs, Latifa et sa tribu aident leur papa dans les vignes une fois l’école terminée. Latifa aime les tracteurs, elle apprend à en conduire un sur les genoux de son père. Et puis un jour, comme dans un conte de fée, le voisin devenu ami de la famille, Jean-Pierre Dupuy, décide de la prendre sous son aile : propriétaire de quelques hectares de vignes, il n’a pas d’héritier et Latifa est passionnée. Il la forme, lui apprend le tracteur, lui paie des études de viti-oeno, pour enfin lui céder en fermage en 2001 deux hectares de vignes en Médoc, que Latifa travaille toujours aujourd’hui, en plus des 6 hectares acquis en propre en Haut-Médoc. Dès la première année de sa cuvée Saikouk en 2006, la jeune femme se bat pour faire reconnaître son travail : « issue de la communauté musulmane, mais non pratiquante, j’appréhendais au départ les réactions », confiait-elle à nos confrères de France Télévisions fin 2012. « Rentrer dans ce milieu très masculin a été très difficile pour moi. Les gens ne comprenaient pas ce que je venais faire là. Ils ont mis du temps à comprendre que je partageais la même passion qu’eux ».

Reconnue par ses pairs

Ce soir, ce temps est bel et bien révolu pour Latifa Saikouk, puisqu’avec ce « Prix Raisin », faisant suite à une dégustation à l’aveugle au syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur en mars dernier, la vigneronne remporte quatre récompenses qui doivent permettre de mettre un coup de projecteur sur ses vins : la collaboration pendant une année avec le consultant Olivier Dauga, deux barriques neuves fabriquées par le tonnelier Jean-Christophe Varron (Vinea), l’intégration au « Monde des Crus » du négociant Benoït Ricaud Dussarget, le parrainage par l’entreprise Duffort en conseil oenologique et technique, un site web tout neuf et l’inscription pendant un an de son vin à la carte des cinq restaurants de Jean-Pierre Xiradakis de la “rue Tupina” à Bordeaux.

Latifa n’oublie personne. « Cette récompense, je la dois aussi aux personnes qui m’entourent et m’encouragent au quotidien. Mon œnologue Emilien Delalande (Oenoconseil), Naim Saikouk mon frère à la vigne, mon père spirituel Jean-Pierre Dupuy, mon père et Frédéric Barthe, mon mari. Et surtout à tous mes amis ».

Amis et amies aussi, puisque cette année, pour la première fois avec Sylvie Gautreau du Château Sociando-Mallet, les deux vigneronnes se sont lancées dans un « rosé de copines » ( 50 € le carton de 6 bouteilles), une cuvée confidentielle de quelques centaines de bouteilles seulement, née de vacances partagées entre les deux femmes. A la rédaction de “Terre de Vins”, nous l’avons dégusté, et unanimement aimé.