Depuis le 10 septembre, les sécateurs résonnent sur les 1600 hectares de Pessac-Léognan, l’appellation la plus proche de Bordeaux. Les blancs entrent aux chais, sauvignons en premier, suivis de près par les sémillons, parfois encore en cours de récolte. Au Château Brown, propriété montante de l’appellation, « Terre de Vins » a rencontré Jean-Christophe Mau, le directeur de la propriété familiale, et également gérant du Château Preuillac (Cru Bourgeois du Médoc).

« En un coup d’oeil, vous voyez tout de suite les différences de sols sur ces graves profondes… » Jean-Christophe Mau, après avoir chaussé ses bottes, pointe les différentes parcelles constituant le vignoble d’un seul tenant. Une particularité du Château Brown : ces nombreux hectares de bois préservés entourant les vignes que le propriétaire ne souhaite surtout pas arracher : « Sur les 60 hectares de la propriété, j’ai fait le choix de ne planter que 27 hectares pour l’instant, 3 hectares supplémentaires seront en production l’année prochaine, ce sera notre superficie totale ». Il ajoute : « tous les bois sont des zones de biodiversité essentielles, elles ont un rôle de tampon entre la culture de nos vignes et l’agglomération urbaine tout autour ». Un choix de taille, lorsqu’on sait qu’un hectare en Appellation d’Origine Pessac-Léognan coûte environ 700 000 euros.

Côté terroir, la diversité des sols de Brown s’exprime en un clin d’œil, surtout à ce stade de la croissance de la vigne : zones de graves profondes sur les hauteurs (ces galets anciens mélangés à de l’argile et du sable, typiques, drainés et profonds), une belle veine d’argile traversant les parcelles, zones calcaires plus marquées, en fonction des endroits. « Parfois mes clients étrangers ne me croient pas, lorsque je leur explique que le terroir de Pessac-Léognan est très hétérogène d’une dizaine de mètres à l’autre, je leur dis venez-voir chez moi ! », sourit le producteur. Une diversité de terroir » qui permet des plantations adaptées aux différents cépages bordelais. Induisant également des dates de vendanges différentes en fonction des maturités.

Les blancs s’entonnent, les rouges mûrissent

Tandis que les cabernets-sauvignons, plantés sur des graves en hauteur, « terroirs idéaux pour de beaux cabernets » analyse Jean-Christophe Mau, continueront de mûrir pendant encore « au moins dix jours », les merlots offrent déjà des peaux goûteuses et des pépins mûrs. Malgré la sécheresse extrême qui a fait souffrir l’ensemble du vignoble bordelais pendant ces deux mois d’été, le Château Brown ne semble pas impacté sur la quantité de raisins à ramasser. « Pour l’instant, nous n’avons ramassé qu’une partie des blancs, il faut être prudent, mais j’espère pouvoir faire plus de 40 hectolitres/hectare, ce qui est un bon rendement pour nos objectifs de qualité ». Le choix de l’équipe technique est aux rendements maîtrisés (le rendement autorisé par le cahier des charges de l’appellation est de 54 hl/ha), grâce notamment à une vendange en vert, soit le fait de faire tomber des grappes par pied, afin de mieux concentrer les arômes des baies.

Tandis que les jus des sauvignons ramassés s’entonnent au fur et à mesure dans les fûts pour commencer leur fermentation, les sémillons se goûtent encore sur pied de vigne. « On recherche le gras du sémillon dans l’assemblage, et cette année, les grappes sont magnifiques. On peut se permettre d’attendre encore quelques jours de beau temps avant de les ramasser, ce serait dommage de ne pas les amener jusqu’au bout de leur maturité », explique Jean-Christophe Mau.
Une saison « compliquée », mais avec un résultat pour l’instant satisfaisant pour le propriétaire… Et pourtant, entre les pluies diluviennes de mai et juin, les gels tardifs, et une sécheresse trop importante pendant l’été, aucun vigneron bordelais n’a été complètement serein pendant la construction de ce millésime.

« On observe quelques blocages de maturité sur certaines grappes », montre Jean-Christophe Mau, penché sur des merlots proches de la cave. « Blocage », soit des raisins qui sont restés verts sur certaines grappes, par manque d’eau, et qu’il faudra trier pour les retirer de la vendange. « Nous sommes bien équipés en tri et nous ramassons tout à la main, il n’y aura pas de problème », rassure le producteur. Et d’ajouter : « finalement, je me suis rendu compte que les vignes n’avaient vraiment souffert du manque d’eau qu’à la fin du mois d’août. Je pense que c’est grâce à notre travail du sol. Je suis partisan du passage des griffes dans le sol, je pense que cela oblige la vigne à creuser en profondeur. Et là, je pense que cela lui a permis de ne pas souffrir du manque d’eau tout de suite ». Avec des grappes saines et « un volume convenable », les sécateurs des vendangeurs dans les vignes rouges du Château Brown devraient raisonner dans une dizaine de jours.

A printemps « compliqué », traitements « obligés »

Ce « printemps pourri » n’aura en revanche pas permis d’éviter de recourir à l’utilisation de produits systémiques, en prévention des maladies de la vigne. « Je vais être transparent avec vous, le système des bios à Bordeaux, je n’y crois pas. Ils doivent passer du cuivre tout le temps, car c’est pour l’instant le seul remède qu’on connaît contre le mildiou sur la vigne, cette plante méditerranéenne. Avec le climat océanique de Bordeaux c’est un vrai problème, il n’y a pas de remède miracle pour l’instant, et ce n’est pas moi, producteur de vin qui vais l’inventer. »

N’utilisant plus d’herbicides depuis l’année dernière, « soucieux de respecter le voisinage », Jean-Christophe Mau compte notamment sur ses hectares protecteurs de bois, afin de « travailler au mieux ce vignoble péri-urbain au milieu d’un poumon vert qui me protège et qui protège mes riverains« . Il ajoute : « avec des mois de mai et de juin comme cette année, il vaut mieux selon moi bien cibler certains traitements systémiques, pour prévenir des maladies sans passer des dizaines de fois. Il ne faut pas faire n’importe quoi dans les décisions de traitement ». Un coût d’utilisation de produits qu’il estime à « 15 000 euros par an dans les années sans problème, 25 000 euros dans les années compliquées ».

« Cela coûte très cher et si je pouvais m’en passer, je le ferai volontiers. En fonction de la météo, je suis obligé de les protéger des attaques de maladie et d’assurer une récolte et un rendement. Je suis chef d’entreprise, le château Brown réalise environ 170 000 bouteilles par an… Même si je suis prêt à diminuer pas mal de choses pour plus de qualité, il faut que mes comptes soient à l’équilibre. Connaissez-vous beaucoup de gens qui accepteraient d’être rémunéré en fonction des aléas météorologiques ? ». Le débat reste ouvert…

En vente à la propriété et tarifs préférentiels pendant les Portes Ouvertes de Pessac-Léognan les 3 et 4 décembre prochain : Château Brown rouge 2011 et 2012 (env. 22 €), Château Brown blanc 2014 (env. 25 €).