Alors qu’un consensus semble se dessiner en faveur de la rive droite de Bordeaux durant cette semaine des primeurs, deux premiers crus classés B de Saint-Emilion, à l’origine de belles réussites en 2012, défendent le millésime.

Lorsqu’il s’agit d’apporter un éclairage précis et articulé sur le vignoble bordelais et la qualité d’un millésime, on peut faire confiance à Stephan von Neipperg. L’élégant propriétaire du château Canon La Gaffelière et de La Mondotte – tous deux promus premiers grands crus classés B dans le dernier classement de Saint-Emilion – mais aussi de Clos Marsalette, Château d’Aiguilhe et Clos de l’Oratoire (sans oublier Château Guiraud à Sauternes, dont il est co-propriétaire), fait déguster ses vins « à domicile », au côté de quelques invités triés sur le volet – dont les vins de Silvio Denz.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le comte savoure le bel écho dont jouissent les vins de la rive droite sur ce millésime 2012. « Beaucoup ont essayé de l’enterrer d’avance, sourit-il, mais globalement les dégustateurs sont agréablement surpris par ce 2012. Généralement à Bordeaux, c’est le Médoc qui fait office de mètre-étalon pour la qualité d’un millésime, mais en cette année « à merlot », qui a favorisé les terroirs précoces, la rive droite s’en sort plutôt mieux ».

« 2012, meilleur que 2011 »

Ce qui n’empêche pas son Clos Marselette, pessac-léognan fruité, gourmand, de laisser entrevoir un joli potentiel de séduction. Le Château d’Aiguilhe (Castillon) et le Clos de l’Oratoire (Saint-Emilion Grand Cru) s’appuient quant à eux sur des merlots ultra-majoritaires de belle tenue. Mais ce sont les deux « B », Canon La Gaffelière et La Mondotte, qui sortent leur épingle du jeu. Le premier, où le cabernet franc constitue 50% de l’assemblage, déploie fraîcheur et élégance, tandis que le second, 85% merlot issu de vieilles vignes et élevé entièrement en barriques de bois neuf, joue sur son registre habituel de l’opulence et de la concentration.

Dans tous les cas, pour Stephan von Neipperg, « ce 2012 est meilleur que le 2011, il a plus de structure ». Dans ce contexte, peut-on s’attendre à une baisse des prix, comme beaucoup le réclament à cor et à cri ? « La question qu’il faut poser en préambule, c’est : le bon prix a-t-il été fixé en 2011 ? En ce qui nous concerne, nous n’avions pas augmenté nos prix entre 2009 et 2010, et nous les avons radicalement baissés en 2011. A titre d’exemple, pour Canon La Gaffelière, nous étions à 50 € en 2009 (prix négoce HT), 50 € en 2010 et 34 € en 2011. Pour Clos de l’Oratoire, nous sommes passés de 24 à 17. Et pour La Mondotte, nous sommes passés de 200 à 90. Si nous appliquons une baisse similaire sur le 2012, cela veut dire que La Mondotte passe à 45 € ! Or pour nous, le 2012 est de meilleure qualité que le 2011. Certes, il serait malvenu d’augmenter les prix dans le contexte actuel. Et certains, qui n’ont pas baissé en 2011, vont devoir faire un effort cette année. De notre côté, nous pouvons envisager une adaptation symbolique, mais nous tablons surtout sur un stand-by des prix ».

Connaître son marché

Dans le cas de Canon La Gaffelière et de La Mondotte, deux vins récemment promus « B », on peut donc s’attendre à ce que les prix ne bougent pas. « Mais La Mondotte était déjà le plus cher des premiers grands crus classés B, précise Stephan von Neipperg. Nous avons la chance d’avoir de gros marchés à l’export – Canada, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Singapour, Allemagne – où nos vins jouissent d’un excellent bouche-à-oreille, se positionnent comme des vins d’amateurs. En réalité la clé, c’est de bien connaître ses marchés, et de s’y adapter. »

Rémy Monribot ne dit pas autre chose. Le chef de culture du château Troplong-Mondot, autre premier grand cru classé B de Saint-Emilion présenté avec l’Union des Grands Crus au château Soutard, estime que Troplong est vendu « à 95% à l’export, sur des marchés historiques comme l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, les Etats-Unis, mais aussi de nouveaux marchés émergents… Malgré tout nous ne voulons pas produire des vins de spéculation, mais des vins qui sont bus ! D’où notre attention à ne pas entrer dans la spirale des prix des « super premiers ». En 2009, nous étions à 75 € (prix négoce HT), en 2010 à 82 €, et en 2011 à 48 €. Il fallait faire cet effort l’année dernière, sur le millésime 2011 qui était vraiment attendu avec une certaine méfiance. Je n’ai pas le même sentiment pour le 2012, à propos duquel les gens me semblent plus ouverts… De notre côté nous sommes heureux de la qualité du vin, c’est concentré, soyeux, homogène : sur un millésime difficile, c’est la force du terroir qui fait la différence ».

Mathieu Doumenge
Portrait S. von Neipperg : Nicolas Tucat