(photo F. Hermine)
(photo F. Hermine)

Michaël Latz est vigneron à la tête du domaine des Aspras qui s’étend sur 25 hectares en Côtes-de-Provence, au cœur du Var, à côté du célèbre château Miraval. Mais il a également été le maire de Correns, le premier village bio de France pendant quatre mandats avant de passer le relais à Nicole Rullan, sa première adjointe qui passera son écharpe de maire officiellement dans quelques jours. Retour sur un parcours militant de vigneron et d’élu d’une commune de 950 habitants.

Comment avez-vous eu l’idée de convertir tout le village de Correns en bio en 1995 ?
J’étais déjà un élève de René Dumont, candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974 et ingénieur agronome comme moi. Mais en tant que patron d’une société de produits phytosanitaires, j’ai longtemps pensé que seule la technique pouvait faire avancer l’agriculture. Les scandales des OGM et de la vache folle m’ont guéri de cette vision du monde. On ne prend pas assez en compte le fait que lorsque l’on soigne une plante, ce n’est seulement la plante dont il s’agit mais aussi de millions de gens. Il peut apparaître que les plantes et les hommes ont alors les mêmes intérêts mais seulement à court terme et on ne pense pas assez aux conséquences à long terme. L’agriculteur est souvent seul sur son domaine formé et informé avec un seul discours phytosanitaire. Quand j’ai parlé de conversion en bio, on m’a d’abord accusé d’être rétrograde; je me suis donc attelé à faire de l’écologie mais rentable pour en garantir la pérennité. Et nous avons ainsi rallié les vignerons, fait venir un éleveur de poulet, un chevrier, un maraîcher, un apiculteur, un oléiculteur… La commune s’est engagée dans les énergies renouvelables mais aussi dans la pédagogie à la cantine pour expliquer tous les jours aux enfants ce qu’ils mangent et les inciter à peser leurs déchets dans l’objectif de réduire le gaspillage.

Les vignerons ont-ils été difficiles à convaincre ?
Nous avons passé beaucoup de temps avec à l’époque la cinquantaine de coopérateurs dont la plupart était encore en polyculture. Ils ont du faire en même temps la révolution du bio et de la qualité, accompagnés notamment par l’œnologue Laurent Berlemont mais également faire la révolution du marketing en redessinant les gammes et en créant un magasin. Ça a été un vrai succès qualitatif et économique. Nous avons créé avec eux l’association ‘Les Maîtres Vignerons Bio de Correns’ qui organise des ventes aux enchères de vins blancs, en lots ou en barriques, pour financer au Congo – où je suis né – des villages durables, en formant à l’agroécologie des enfants-soldats et des filles-mères. Car il est important de mettre l’accent sur le volet social et solidaire pour ne pas rester focalisé sur notre nombril.

Aux Aspras, quels enseignements en avez-vous tiré ?
Nous avons vite constaté, en passant en bio, que la vigne était plus équilibrée, qu’elle n’avait plus de carences. Nous avons replanté des haies pour la biodiversité, favorisé un enherbement permanent pour stimuler le vie du sol. Nous avons même expérimenté quelques principes de biodynamie. L’ingénieur agronome que je suis n’est pas très à l’aise avec ce qu’on ne peut pas expliquer scientifiquement mais il faut bien reconnaître que les effets des composts dynamisés par exemple peuvent être bluffants… et j’ai aussi soigné mes enfants à l’homéopathie. Bien sûr, je ne peux pas dire que les vins bios sont meilleurs, hormis pour la santé, même si nous avons reçu beaucoup de médailles, mais je suis convaincu que cela aide car le vigneron bio plus qu’un autre est obligé d’avoir le nez tout le temps sur ses vignes et qu’il doit aussi être plus vigilant en cave.

L’arrivée en 2011 du couple Pitt-Jolie à Miraval qui jouxte les Aspras a-t-elle profité à Correns ?
Miraval était déjà passé en bio du temps de l’ancien propriétaire Tom Bove qui a été un pilier fantastique et qui a soutenu d’emblée ma démarche, un sage très apprécié des habitants. Finalement peu de gens savent que Miraval est à Correns ; ça n’a donc pas aidé à plus faire connaître la commune et ça n’a pas eu d’influence positive ou négative. Je me plais à dire qu’au vu de la notoriété mondiale du village bio de Correns, je suis ravi d’avoir participé à améliorer la leur. Et nous y avons gagné un excellent directeur d’exploitation Robert Nourrisson, qui a quitté Miraval pour venir travailler chez nous et qui m’a fait prendre conscience de ce qu’étaient de vrais bons vins.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Je vais prendre le temps de réfléchir, avec mes trois fils qui suivent de près le domaine, à une boutique pour nos vins à l’entrée du village. Elle rappellera à la fois la Provence et le Congo. A 69 ans et après 37 ans à la mairie dont 25 comme maire, je ne veux plus être le moteur des choses mais je reste présent si la nouvelle équipe qui compte 7 conseillers sur 8 de ma liste et 4 vignerons de la la coopérative a besoin d’un coup de main. Mais comme dit un proverbe africain – que j’ai inventé -, ‘à l’ombre des vieux baobabs, les jeunes pousses ont du mal à éclore’”.