Hier, l’association réunissant neuf belles propriétés pomerolaises organisait son premier « déjeuner de vendanges » collectif à l’heure des premiers coups de sécateurs. L’occasion de prendre le pouls de ce millésime placé sous le signe de la chaleur et de la précocité.

Lorsque les membres du groupe Pomerol Séduction ont fixé la date de leur premier « déjeuner de vendanges » collectif – réunissant quelques proches, clients et journalistes en vue de prendre le pouls du millésime – au lundi 5 septembre, ils ne se doutaient certainement pas que la plupart d’entre eux seraient déjà réellement en pleines vendanges. Même si les millésimes récents tendent à indiquer, de façon générale, une tendance vers la précocité, cette année 2022 semble battre tous les records en la matière. Ainsi, sur les neuf propriétés qui composent cette association destinée à porter haut les couleurs de l’appellation libournaise, presque toutes ont déjà commencé à rentrer des raisins. « Nous avons démarré vendredi 2 septembre, ce qui constitue le début de vendanges le plus précoce que l’on ait jamais connu« , explique Christophe de Bailliencourt, co-propriétaire du château Gazin et président de Pomerol Séduction. « Tout nous porte à croire que nous allons enchaîner le ramassage des merlots sur une dizaine de jours, puis suivre directement avec les cabernets. Malgré les excès climatiques de ce millésime, les signaux sont positifs sur le plan qualitatif, avec notamment un état sanitaire des vignes absolument parfait. L’interrogation se porte surtout sur les volumes, qui risquent d’être modestes. Bref, de l’optimisme, mais de la prudence« .

Un sentiment partagé par Vincent Priou, directeur général du château Beauregard – qui accueillait les festivités d’hier. « On bat clairement des records de précocité sur les dates de vendanges, avec même 5 à 6 jours d’avance sur le millésime 2003 qui était le plus tôt pour nous jusque-là« , confirme-t-il. « Nous avons commencé par des jeunes vignes de merlot, à Beauregard comme à Petit-Village de l’autre côté de la route. Il est probable que nous aurons fini les merlots en milieu de semaine prochaine, donc cela va sans doute aller vite. Ce millésime est une nouvelle fois très particulier, avec un niveau de précipitations exceptionnellement bas. Heureusement que la vigne est très résiliente, que l’on a eu les petites pluies suffisantes à la mi-août pour éviter les blocages. Et on a surtout beaucoup adapté notre conduite de la vigne par rapport à ce que nous faisions en 2003… Les premiers jus sont aromatiques, assez frais, c’est très prometteur« . Mais à Beauregard comme partout ailleurs, ce sont les rendements qui préoccupent. Marielle Cazaux, directrice générale du château La Conseillante, nous explique : « nous avons tout juste démarré ce lundi matin, donc il est trop tôt pour tirer des conclusions mais d’après ce que l’on a mesuré, on a -20% de volume en moins par rapport à la moyenne des dernières années. Les baies sont petites, même si nous avons laissé pas mal de grappes sur pieds pour ‘diluer’ un peu et éviter trop de concentrations. Le millésime se présente assez bien, avec des pépins mûrs, qui ont du goût, des alcools pas aussi élevés que ce que l’on pouvait craindre, des pH à 3,70 mais peu de malique. »

Vignes saines et quête d’équilibre

La différence, une nouvelle fois – et cela semble être le scénario qui va se répéter de plus en plus – se fera sur la capacité des terroirs à « encaisser » les excès climatiques de l’année, qu’il s’agisse des coups de froid printaniers, des risques de grêle et bien sûr des épisodes de chaleur et de sécheresse en été. « Cela se joue même sur l’adéquation entre le sol, le porte-greffe, le matériel végétal, l’orientation des vignes », précise Jean-Baptiste Bourotte, à la tête du Clos du Clocher. « On voit qu’il y a de grands écarts qui se creusent en fonction de tous ces paramètres, sur un millésime aussi excessif. Les jeunes vignes ou les vignes mal enracinées ont pu souffrir par endroit, mais les vignes bien situées sur des terroirs qui ‘tamponnent’ ont très bien résisté. 2003 était mon premier millésime, et je constate une grande différence en 2022, due au fait que la vigne s’adapte mais que nous adaptons aussi notre conduite. Pour le reste, il faut se féliciter que l’on n’ait pas eu de pression mildiou ni de botrytis, ce qui nous rend assez serein. Notre crainte était celle d’un décalage entre les maturités technologiques, qui sont là depuis un certain temps, et les maturités phénologiques, mais finalement tout semble s’ajuster, on a des pépins mûrs, des anthocyanes avec un bonne extractibilité« . Sur un millésime aussi chaud et sec, l’enjeu est celui de la qualité des tannins et de l’équilibre sur les acidités, comme l’explique Stéphany Lesaint du château Mazeyres : « on vendange tôt pour essayer justement de garder cette acidité. Les peaux sont assez épaisses, donc il va falloir prendre tout cela en compte au moment de la vinification« .

« C’est la recherche d’équilibre entre la qualité des tannins, l’acidité et l’alcool qui sera plus que jamais le secret de ce millésime« , explique Ronan Laborde, propriétaire de Château Clinet et président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux. « Nous commençons à vendanger ce mardi 6 septembre, ce qui est un record pour nous aussi – les débuts les plus précoces étaient en 2011, un 9 septembre. On va donc attendre pour se prononcer sur les volumes comme sur la qualité finale, mais nous avons de bonnes raisons d’être optimistes ». Eric Monneret, directeur général du château La Pointe, conclut : « on est encore passé sur le fil du rasoir cette année, avec les 25 mm de pluie qui sont tombés à la mi-août et qui ont permis de relancer la machine afin de ne pas avoir de blocage. Tous les matins il y avait de la rosée. Après la floraison, on espérait de beaux rendements en 2022 mais maintenant rien n’est moins sûr… On sait que Pomerol est un cas d’école par rapport aux effets du changement climatique et sur l’appellation, certains terroirs s’en tirent mieux que d’autres. L’âge des vignes intervient aussi, les pratiques culturales… A nous de nous creuser la tête pour apporter les bonnes réponses. Il y a eu une dérogation cette année pour permettre à certains d’irriguer au besoin, nous-mêmes nous avions fait la demande pour une parcelle de 62 ares mais nous n’y avons finalement pas eu recours.« 

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