(photos JM Brouard)
(photos JM Brouard)

Le groupe bordelais Duclot la vinicole organisait il y a quelques jours une grande dégustation de crus classés autour d’une verticale d’années en 6, de 1966 à 2006. Une ode au vieillissement des grands Bordeaux.

La connaissance des consommateurs de vins suit la tendance du monde moderne à l’immédiateté. Il est rare aujourd’hui de trouver un public prompt à découvrir des vins au-delà de leurs premières années de vie en bouteille. Il n’y a souvent pas de mal à cela puisque la grande masse des vins disponibles est produite pour être appréciée dans sa jeunesse, sur le fruit. Évidemment, l’urbanisation massive de la population n’aide pas à inverser la tendance, les bonnes caves étant aussi rares en ville que le cabernet-sauvignon à Petrus. Mais l’équation se complique lorsque certains vins ne sauraient donner immédiatement le meilleur d’eux-mêmes. Les vins de Bordeaux, notamment de la rive gauche, s’inscrivent parfaitement dans cette idée. Pourtant, ils n’échappent pas à la règle et sont désormais consommés dans leur grande majorité jeunes, trop jeunes. Autant les arômes fruités du merlot peuvent contenter les partisans du jeunisme, autant le cabernet-sauvignon n’est pas un cépage immédiatement avenant. Les années, lorsqu’il est bien né, lui apportent une grâce exceptionnelle. La question essentielle est alors celle de la longévité des vins. 10 ans ? 15 ans ? 20 ans ? Bien malin celui qui pourrait édicter une règle universelle. La dégustation organisée récemment par le groupe Duclot la vinicole sur une période de 50 ans a toutefois permis de s’arrêter sur 5 millésimes en 6, de 1966 à 2006, et de se pencher sur la capacité de vieillissement de grands châteaux bordelais.

20 ans et pas une ride

Disons le tout de go, les millésimes 1966 et 1976 n’étaient pas les plus richement dotés et ne permettaient pas de se faire une opinion générale sur l’état de forme actuelle de ces deux années bien différentes. Du millésime 1966 classique (été plutôt frais, arrière-saison chaude et ensoleillée), on notera des évolutions des vins très irrégulières. Si la plupart des vins dégustés commençaient à subir le poids des années avec des arômes tirant sur le sous-bois, le champignon et des matières relativement sèches (château Larcis Ducasse, château Malartic Lagravière), un vin était nettement au-dessus du lot, symbole qu’un quinquagénaire peut rester fringant : château Figeac. Son côté animal n’est pas dénué de fruité, sa matière s’avère toujours vibrante, dotée d’une belle acidité qui tire le vin en longueur. Du millésime 1976, on ne tirera également que peu d’enseignements si ce n’est le très beau comportement du château Léoville Poyferré dont la densité de bouche portée par un fruité mûr rappelle que ce millésime de canicule a permis de produire certains vins encore bien vivants (à condition qu’ils se soient ouverts, ce qui n’est pas toujours le cas).

10 ans plus tard, le millésime 1986 a été béni des dieux. Les vins ont aujourd’hui 30 ans et sont une source d’innombrables joies. Les vins apparaissent denses, parfois massifs mais avec souvent une trame acide qui équilibre l’ensemble. Certains vins sont épanouis, à l’instar des Châteaux Lynch Bages (Pauillac), Calon Ségur (Saint-Estèphe), Grand Mayne (Saint-Emilion). Les 1996 goûtés se sont montrés sous un jour aimable, nombre d’entre eux présentant encore un bon potentiel de vieillissement. Pavie-Macquin (Saint-Emilion) est ainsi doté d’une matière ample, parfaitement équilibrée. Rauzan-Ségla (Margaux) est quant à lui un modèle d’élégance, de finesse et d’éclat. Et que dire du splendide Clos du Marquis (Saint-Julien) au velouté superbe ? Un vin simplement vibrant et rayonnant. Enfin les 2006, les plus jeunes de la dégustation. Bien qu’encore assez imposants, les vins commencent à se livrer. Haut-Bailly (Pessac-Léognan) est superbe, Haut-Brion également. Vieux Château Certan (Pomerol) est une ode au temps qui passe. Sa matière intense n’en est pas moins particulièrement délicate. Un vin parti pour durer fort longtemps. Tout comme Léoville Las cases dont la profondeur séduirait le plus blasé des œnophiles. Il n’est pas facile de savoir ce que l’on trouvera dans une bouteille 10, 20 ou 30 ans après sa sortie. Mais une chose est sûre, les grands crus bordelais ont globalement une capacité de vieillissement admirable et les émotions qu’ils peuvent alors procurer valent le coup de tenter l’expérience.