Vendredi 30 Janvier 2026
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30.01.2026
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Encore impensable il y a quelques années : la Corse est venue compléter la liste des régions et pays producteurs de canne à sucre dans le monde grâce au projet un peu fou d’une famille de passionnés extrêmement sympathique et audacieuse, bien décidée à produire de manière traditionnelle un rhum de qualité
À la simple évocation de l’île de Beauté, une myriade de plantes aux senteurs merveilleuses surgit à l’esprit. Myrte, nepita, immortelle, genièvre s’épanouissent ici depuis toujours. Un paradis végétal apparemment immuable et pourtant récemment étoffé. Rien ne prédestinait les Lavergne-Vincentelli, famille de la côte orientale, à planter un jour de la canne à sucre et encore moins à produire du rhum. Jusqu’en 2022, leur vaste domaine de Padulone, situé non loin d’Aléria, s’articulait autour d’une polyculture réjouissante, combinant une centaine d’hectares de vignes et un élevage bovin extensif de vaches limousines destiné à alimenter le restaurant tenu par Andréa, la fille, surplombant la mer et niché dans d’anciennes écuries pour chevaux de course qu’élevait l’arrière-arrière-grand-père. Mais le hasard de retrouvailles allait ouvrir des perspectives nouvelles.
Jeanne-Marie, la maman, n’est pas près d’oublier ce jour de 2022 où elle a reçu un appel de Christophe Poser. Ce brillant ingénieur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) a consacré une large partie de sa vie à travailler sur des projets autour de la canne à sucre dans le monde entier. Revenu à Montpellier, l’homme a souhaité vérifier la possible implantation de cette dernière en France sur le pourtour méditerranéen. Après plusieurs essais peu concluants en Camargue et en Provence, le chercheur a pensé à la Corse, lui qui avait fait un mois de stage sur place lorsqu’il était en école d’ingénieur, précisément au domaine de Padulone. Un contact renoué et l’explication du projet plus tard, la famille acceptait de se lancer dans des tests de plantation et d’étude.
Pour ce faire, 0,5 hectare a été mis à disposition à moins de dix minutes du restaurant, devant la maison familiale. Une terre au sous-sol d’une richesse archéologique fantastique, jouxtant l’exceptionnelle tombe d’une princesse étrusque récemment découverte. Mais une terre argileuse et sèche, peu propice à la culture de la vigne qui y avait été arrachée. Plantées en 2023 à partir d’individus produits in vitro à la Réunion par eRcane (et donc exempts de toute contamination), dix variétés de cannes vont trouver ici un substrat et un climat idéaux pour leur croissance. « Nous voyions les cannes pousser à vue d’œil », s’enthousiasme Jeanne-Marie. Au final, 20 tonnes de canne ont été coupées, analysées notamment pour leur rendement en sucre, puis détruites faute d’équipement pour les exploiter. Un électrochoc pour la famille qui va alors décider de s’équiper en urgence pour y remédier la saison suivante. Dès 2024, une autre parcelle de 0,5 hectare a été plantée avec les variétés les mieux adaptées. S’y est ajouté un autre hectare cette année, l’objectif d’une surface de 6 hectares étant visé à horizon trois ou quatre ans.

Le cycle végétatif de la canne en Corse la conduit à croître jusqu’en octobre puis à concentrer progressivement sa charge en sucre jusqu’à un optimal atteint en mars-avril, période de coupe. Une étape très physique assurée entièrement à la main par Antoine, le fils, et ses amis. Dès le printemps 2024, un premier vin de canne a ainsi pu être produit grâce à un petit pressoir sur mesure acheté en Chine. Mais faute d’avoir reçu l’alambic à l’époque, la famille a dû se résoudre à le congeler pour ne le fermenter puis le distiller qu’en octobre sur le Holstein à bain-marie directement inspiré par celui du génial distillateur italien Vittorio Capovilla. Piloté par Christophe, le papa, tout le processus de production va ainsi faire l’objet de tests, pas toujours concluants initialement faute d’expérience et du peu de documentation existante. Mais la motivation sans faille de toute la famille va permettre un apprentissage rapide et une montée en compétence. La campagne 2025 a ainsi permis de sortir de beaux distillats qu’ils laissent reposer trois mois, davantage que le minimum légal dans les Antilles françaises. De quoi sélectionner les meilleurs lots pour le rhum blanc qui « représente la signature d’une distillerie et montre sa qualité », insiste Christophe. Un rhum réduit à 42% qui coexiste avec une cuvée à 55% destinée à la mixologie. Une partie est aussi vieillie en ex-fûts de niellucciu donnant naissance au Rhum 1888. S’y ajoute une crème de rhum au lait de brebis corse, déjà un best-seller ! L’aventure ne fait que commencer et les projets fourmillent. Demain, peut-être, une cuvée en amphore en hommage au passé des lieux, une valorisation des bagasses pour fabriquer des pailles biodégradables et même, qui sait, la demande d’une IGP Rhum de Méditerranée ?
Une date, 1888, et un homme à cheval sur l’étiquette qui sont intimement liés.
Cette cuvée est en effet un hommage à Joseph-Marie Vincentelli, aïeul né en 1888, qui a développé le domaine. Avec une prise de bois délicate, ce rhum s’avère doux en attaque, porté par quelques fruits rouges. Sa matière un peu grasse reste bien marquée par la canne tout en évoluant sur l’amande et le noyau de cerise.
45 €


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