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Vignobles Brumont : Antoine Veiry à nu à Montus

Antoine Veiry dans les Chais du château Montus©F.Hermine

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

21.07.2026

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Antoine Veiry, le beau-fils d'Alain Brumont, a pris les rênes des domaines Montus et Bouscassé et ses marques aux côtés du créateur des vignobles. Avec un franc-parler osé mais rafraîchissant, il évoque l'héritage, sa vision du Madiran et ses propres ambitions.

VOUS DITES SOUVENT QU’ALAIN BRUMONT EST UN VISIONNAIRE QUI A INSUFFLÉ UNE LIGNE DIRECTRICE. COMMENT DÉFINIRIEZ-VOUS CETTE VISION ?

Alain a repositionné ce vignoble et le Madiran en général en haut de l'affiche. Et je pense que nous n’en sommes qu’à 30-40 % de la réalisation de son ambition. Il a été l'ovni, l'outsider, le provocateur de sa génération. Reste à positionner nos vins parmi les incontournables du vignoble français, pas seulement du Sud-Ouest. Je suis convaincu que cette région peut aller bien plus loin par la singularité des cépages, du climat. Et par sa gastronomie capable de lier tout ça. Alain a toujours voulu vinifier avec le moins d'intrants possible. On est parti du principe qu’il n'y avait pas de schéma de vinification unique. Il faut révéler un terroir et pas un raisin avec trop d’œnologie.

À partir de dégustation par parcelle, nous avons commencé à restructurer le vignoble. On entend souvent qu’il n'y a pas de grand vin sans grand raisin, mais au-delà de la formule, il faut connaître parfaitement ses parcelles pour intervenir le moins possible dans le chai. J'ai eu la chance, depuis que je suis gamin, de travailler dedans et je les connais par cœur, je sais où sont les argiles, les cailloux, les calcaires, là où la vigne souffre, là où elle est la plus vigoureuse… La seule recette qui vaille est de faire ses propres pieds de cuve, de les observer tous les jours pour une hygiène microbiologique parfaite. Je ne crois pas au tout, en levures indigènes. Certaines levures du commerce ne servent qu'à aromatiser, mais on en trouve des rustiques qui aident juste à fermenter dans des conditions difficiles. Avec l’évolution du climat actuel, quand on veut vinifier uniquement avec des levures du vignoble, on prend le risque de garder des sucres résiduels, des phénols, des goûts de souris, de faire patiner la fermentation et de perdre le côté franc du fruit parce qu'on n'a pas un équilibre naturel sur tous les millésimes.

VOUS ÊTES AUSSI ADEPTE DES ÉLEVAGES LONGS ?

Nous sommes même en train de travailler sur l'isolation du chai à l’extérieur pour avoir des élevages plus longs sans avoir à bouger les vins ni à soutirer. On a moins de volumes avec la restructuration de certaines vignes, les aléas climatiques et davantage de tri, mais ils sont de meilleure qualité. On ne garde pas les barriques plus de 2-3 ans et on les remplace de plus en plus par des grands formats. Je garde ma base de 30 % de bois neuf dans les chais ; c’était plus de 80 % il y a 15 ans mais ce n'est plus le même outil. À l'époque, la barrique était là pour améliorer une matrice. Aujourd'hui on a un raisin d’une telle qualité que la barrique est juste là pour finir le travail, et non pour faire le travail. Le bois neuf, à condition de ne pas être trop chauffé, apporte de la tension et beaucoup de minéralité. Mais c’est un lourd investissement : une barrique de qualité coûte environ 1000 €. On redécouvre l’aromatique du tannat depuis que l'on travaille avec une microbiologiste pour obtenir des aromatiques plus nettes de baies noires, un côté mentholé, une évolution poivrée. Avec des élevages très longs, les vins peuvent rester fermés longtemps mais ils gardent beaucoup de fraîcheur. Pour ça, il faut vendanger à la bonne maturité et élever pour révéler. 

Chais du château Montus©F.Hermine

UTILISEZ-VOUS AUSSI DES TECHNIQUES MODERNES POUR DES VINS DITS PLUS FACILES À BOIRE ?

Le bois n’est plus à la mode, mais la fermentation à basse température avec peu d'extraction et une mise en bouteille après un an de cuve n'apporte pas plus de buvabilité sur un pur tannat qu'un élevage de six ans. Quant au microbullage popularisé chez nous par Patrick Ducournau, il a, comme la thermovinification, une utilité immédiate pour une matière première qui n'est pas forcément top. Demain, ce type de vin ne trouvera plus de débouchés puisqu’il y a trop de vins. Le microbullage, c'est la barrique qui doit le faire et ça s’appelle de la micro-oxygénation. Élever moins ne donne pas des vins plus souples, c'est une aberration. Si on a besoin de vendre vite, mieux vaut développer un négoce de qualité à partir de vignes bien entretenues. C’est la meilleure solution pour faire des vins plus accessibles en prix. J'ai travaillé dans des grosses maisons comme Drouhin et Guigal, qui sont encore là grâce à ce type de négoce vinificateur. Je produis un tiers de mon activité négoce pour avoir une base de qualité supérieure et j’achète les deux autres tiers en raisin pour faire mes assemblages, pas en achetant du vin fini souvent mal vinifié. Aujourd’hui tous les vignerons veulent vendre leurs bouteilles, mais les clients sont de plus en plus exigeants sur la qualité. Tout le monde ne pourra pas vendre son vin.

VOUS N’AVEZ JAMAIS ENVISAGÉ AUCUN LABEL, BIO OU AUTRE ?

Quand on a une marque et une notoriété, on n’a pas besoin de label pour rentrer dans une case.  Je pense même que dans les 10 prochaines années, la notion d'appellation n'aura plus la même importance qu'elle a eu par le passé. Le bio n’est pas la panacée, ni agronomiquement, ni écologiquement. Il vaut mieux une viticulture adaptée, choisie. Demain, la viticulture la plus performante sera celle faite grâce à la connaissance de la plante, du sol, du vivant et avec de la technicité. L’impact du cuivre est énorme en bio. Dans les zones qui ont été traitées avec beaucoup de cuivre, il n'y a aucune céréale qui pousse. Et quand je vois tous ces vignobles en bio avec des piquets de fer qui pourrissent dans le sol en laissant des métaux lourds, je trouve ça incohérent. Comme de vendre un vin bio en grande surface, souvent au même prix qu’un vin conventionnel. En oubliant le bon sens paysan, on a été obligé de créer des labels pour réapprendre aux gens à travailler. Pour nous, revendiquer en bio aujourd’hui serait un aveu de faiblesse car ça voudrait dire que l'on a besoin d'arguments pour vendre du vin. 

QUELS SONT POUR VOUS LES PRINCIPAUX DÉFIS ACTUELS ?

Faire face aux vins du Nouveau Monde qui ont un taux horaire à 2 euros quand nous sommes à 20. On fait le même métier, mais nous, on doit produire à 60 hl/ha quand eux sont à 90 avec de l'irrigation, de l'azote minéral… Comment fait-on aujourd'hui pour rester présent sur ces marchés en parlant de rapport qualité-prix? Nous pouvons faire de très bons vins à 70-80 hl/ha en soignant la viticulture. À 50, on est mort. Mais nous persévérons à défendre l’appellation parce qu’on sera bientôt les seuls à la revendiquer si les vignerons continuent à partir en Vin de France. Quand on est militant du terroir, il est primordial de rester dans une appellation et de la porter haut. Sur les cartes des grands restaurants du monde, je ne pense pas qu'un Montus en Vin de France ferait rêver. C’est cette région du Piémont pyrénéen, la singularité des terroirs qui a de la valeur. Il faut aussi commencer par redorer l'image d'une appellation et pas par le bas avec du « bleu tannat ». Juste en récoltant un raisin de qualité avec un élevage adapté qui va sublimer la matière. 

VOS CONVERGENCES ET VOS DIVERGENCES AVEC ALAIN BRUMONT ?

Nous avons la même vision des vins. Alain a révélé le terroir mais il ne vinifie plus et il fallait être capable de performer encore plus sur la qualité des vins. Pour vendre un nom, il faut déjà avoir une belle notoriété. J’insiste toujours sur Montus, même si Alain en est le créateur, car le jour où il ne sera plus là, et moi non plus, j'espère que l'on continuera à faire du Montus. Aubert de Vilaine a pris sa retraite et on continue à boire de la Romanée-Conti. Bien sûr, il faut personnifier la marque mais pas trop. Car si le vigneron est important, le lieu est encore plus fort. Sur la gestion du chai, nous ne sommes pas toujours d'accord : Alain aime qu'il y ait 200 personnes tous les jours dans les chais, mais c'est d’abord un outil de travail. Entrer et sortir en permanence peut influer énormément sur la température et la vie des micro-organismes. J’ai revu la cave par exemple pour qu’aucune barrique ne soit face aux portes dans les courants d’air. Lorsque l’on déguste les barriques une par une, on sent les différences.

Plus on réduit les intrants dans les vins, plus ils sont fragiles et sensibles. Surtout en cours d'élevage. Je voudrais juste une grande baie vitrée pour continuer à montrer les chais sans que des dizaines de personnes se promènent entre les barriques. Avec Alain, il faut avoir des convictions. Mais pour les défendre, il faut essayer. D'ailleurs, si nous étions toujours d'accord, ce serait inquiétant pour l'avenir du domaine. Entre Alain et moi, il manque une génération. Alain a 80 ans, j'en ai 30. On ne peut pas avoir la même perception des choses, mais nous avons en commun la finalité du produit. Par ailleurs, Alain aime raconter plein d'histoires, faire de la communication par la justification car il a tout créé et il a besoin de ça. J’ai plutôt tendance à parler moins, c'est le bon sens car j'estime que pour les gens qui viennent ici, le vin est une évidence.

Alain Brumont et Antoine Veiry à Bouscassé©F.Hermine

CROYEZ-VOUS AUSSI EN L'AVENIR DU BLANC DANS CE VIGNOBLE ?

Il y a 15 ans, on produisait plus de 80 % de rouge, 20 % de blanc. On sera bientôt à 65-35.

En fait, il y a beaucoup de terroirs qui n'étaient pas plantés en blanc parce que le blanc ici ne se vendait pas. Dans beaucoup de régions du Sud-Ouest, y compris Bordeaux, les blancs étaient plantés là où les rouges étaient jugés mauvais. Alain était l’un des premiers à dire qu’il fallait les planter en hauteur comme les rouges pour avoir plus de densité et d'expression. Nous avons retravaillé le petit courbu qui avait été complètement abandonné parce que fragile, sensible aux maladies, et peu productif. Quant au Pacherenc de Vic-Bilh, son nom est sexy, mais il est peu connu. Les secs ont pris le pas sur les moelleux-liquoreux ; C'est la tendance, mais il ne faut pas se priver de faire des moelleux quand l'année est bonne. 

VOUS VOUS INTERESSEZ À D'AUTRES CEPAGES QUE LE TANNAT ?

Dans les années 90, Alain avait replanté du pinot noir que j'ai expérimenté depuis quelques années en vinifications séparées sur Montus et Bouscassé. Je replante aussi de plus en plus de cabernet franc, qui représente actuellement autour de 15 à 20 % du vignoble. Avant, nous n'avions pas forcément le bon matériel végétal, il n’arrivait pas toujours à maturité. On a arrêté de le mettre sur des galets pour le planter sur du calcaire parce que c'est un cépage ultra fainéant qui aime avoir les pieds au frais. Aujourd'hui, c'est un bénéfice du réchauffement climatique. 

ET POUR LES INCONVÉNIENTS DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE, COMMENT VOUS ADAPTEZ-VOUS ?

Tous les ans, si l'on passe à côté des catastrophes, ce que l'on récolte est toujours bon. Dans les années 70-90, il y avait trois millésimes de bon par décennie. Pour contrer ce réchauffement, il faut adapter notre façon de travailler les sols, la densité, les clones, les porte-greffes, les palissages, étudier les filets pour éviter les brûlures, mais pour cela, il faudra faire évoluer le cahier des charges de l'appellation, comme pour les grappes entières. Je suis convaincu que si l'on ne vinifie pas en grappes entières une vendange à la main et triée dans un millésime chaud comme 2026, on aura des vins trop tanniques car les grappes sont très petites et donc trop concentrées. Avec la rafle, ce serait plus aéré dans la cuve. Partout dans le monde, ça donne des vins d'une finesse et d'une élégance incroyables.

ÊTES-VOUS CONFIANT EN L'AVENIR ?  

Un peu inquiet avec beaucoup de questionnements sur la pérennisation du modèle dans une conjoncture pas facile. Mais je pense que le vin se vend bien s'il est bon, bien sûr, bien raconté et bien ciblé. Demain, la viabilité d'une propriété passera par ça et par l’accueil au domaine, les événements comme les Nuits impériales, la table de Bouscassé, les portes ouvertes… Il est important de passer du temps avec les clients même si c'est énergivore. 

Vignobles Brumont Madiran©F.Hermine