Lundi 4 Mai 2026
Bleu Tannat Lancement en musique©F.Hermine
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Date
04.05.2026
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Bleu comme la fraîcheur retrouvée entre l’horizon des Pyrénées et l’influence de l’Atlantique, comme l’audace d’un vignoble qui refuse de se figer, et comme ce regard neuf posé sur un cépage, le tannat qui n’a plus seulement vocation à être un vin de garde, mais aussi un vin de l’instant.
À Madiran, le changement d’image et de style est devenu un programme, presque un mot d’ordre. Peut-être aussi une question de survie dans un contexte de déconsommation qui frappe particulièrement les vins rouges. Longtemps corseté dans une identité de vin puissant, charpenté et taillé pour la garde, l’appellation amorce aujourd’hui un nouveau virage avec le lancement de Bleu Tannat. Ce nouveau label collectif bouscule les codes sans renier l’ADN. Derrière cette révolution tranquille, le constat partagé par les vignerons qu’il faut agir vite, ensemble, et autrement pour continuer à faire du vin dans ce petit coin excentré des Pyrénées.
Depuis novembre 2025, le cahier des charges de l’AOC a été officiellement modifié, ouvrant la voie à des vins d’un nouveau style, plus clairs, plus souples et moins élevés. Cela ressemblait à un séisme dans une région où l’intensité colorante minimale — fixée jusque-là à 12 — interdisait de facto toute expression légère du tannat. Désormais abaissée à 6, cette barrière technique levée permet d’imaginer un madiran plus accessible, aidé en cela par la possibilité d’avancer la mise en marché du 1er novembre au 1er mai, et d’intégrer le manseng noir en tant que cépage accessoire.
Le tannat n’en reste pas moins la colonne vertébrale de l’appellation, passant même à un minimum de 50 à 60 % dans l’assemblage, hissé à 85 % pour le nouveau label Bleu Tannat. « Il ne s'agit pas seulement d'un nouveau concept marketing, mais d'une nouvelle vision, le fruit d'une intelligence et d’une prise de conscience collective », insiste Denis Degache, président de la Maison des Vins. Elle a été symboliquement présentée lors de la journée mondiale du tannat, le 14 avril, clin d’œil à l’histoire de ce cépage voyageur introduit en Uruguay au XIXe siècle, au 102e rang des cépages mondiaux. « Le tannat est un cépage exigeant, pas toujours simple à travailler. Il demande de la persévérance et de la rigueur mais c’est le battement de cœur de nos vignes ». « C’est un projet d’avenir depuis 2021, qui a fait se rencontrer tous les vignerons car il y avait urgence à réinventer l’appellation », surenchérit Manon Bertrand, responsable de l’ODG.
Les circuits de distribution eux-mêmes ont évolué. « Ils se désintéressent de plus en plus des vins d’appellation au profit des vins de France, plus flexibles et plus fruités, ce que ne permettait pas jusqu’à présent notre cahier des charges d’AOP trop rigide » complète Lucie Charrier, du domaine du Moulié. Pour cette première année, quelques domaines devraient d’ailleurs rebasculer en Madiran des cuvées auparavant déclarées en Vin de France.
Ce besoin de souplesse, les jeunes générations l’ont porté avec force. Grégory Laplace, du domaine d’Aydie, en témoigne : « Il était grand temps de passer de vins tanniques à des vins plus fruités pour nous adresser à d’autres consommateurs et à des instants plus festifs. » Le changement climatique accompagne d’ailleurs cette mutation, en élargissant la palette aromatique du tannat, désormais capable de livrer des expressions plus gourmandes, sans renier sa profondeur. Bleu Tannat, tout en affirmant un style, n’impose aucune méthode mais on retrouve quelques marqueurs communs tels une extraction douce, des macérations courtes, la recherche d’un fruit éclatant et immédiat.
Il s’agit d’obtenir un profil gourmand, digeste, franc et vif évoquant des arômes de myrtille, de mûre, de cassis, avec ces fameux « reflets bleus » qui ont inspiré le nom du label. Cette signature visuelle et sensorielle est encadrée par une charte stricte, certifiée après dégustations à l’aveugle par une cinquantaine de dégustateurs agréés et revalidée tous les ans avant la mise en bouteille. La marque collective est ensuite identifiable en rayon par une pastille ou un bandeau sur l’étiquette. Le choix du bleu n’est pas anodin : « Il évoque les baies des arômes, l’horizon des Pyrénées et l’influence atlantique, la fraîcheur, l’audace et c’est la couleur préférée des Français » détaille Angelina Benoit, responsable marketing de l’appellation.
Ce repositionnement un Madiran autrement, plus jeune, plus accessible, pas forcément à table, vise clairement de nouveaux moments de consommation. Des vins de partage, à boire légèrement rafraîchis, et à ouvrir sans attendre. Bleu Tannat permet plus de visibilité dans l’offre et une lisibilité pour les consommateurs qui auraient encore en mémoire une image austère de l’appellation. L’ambition reste encore modeste avec cette année, environ 2 000 hectolitres revendiqués, soit 4 % de la production qui portera le label. La production a été volontairement limitée pour préserver la cohérence du projet et son exigence qualitative. Positionnés entre 8 et 12 euros, ces vins ciblent un segment plutôt découverte. Les premières cuvées arriveront début mai chez les cavistes, en CHR et en grande distribution, accompagnées d’animations dégustations. Dans un premier temps, l’export qui représente 20% des ventes de l’appellation ne sera pas ciblé par l’escadron des bleus.
Au-delà du produit, Bleu Tannat apparaît comme un catalyseur faisant souffler un vent fédérateur dans un vignoble de moins de 1 000 hectares, réunissant 120 familles, une trentaine de vignerons et deux caves coopératives. La dynamique collective pourrait bientôt explorer d’autres pistes de renouvellement, notamment autour du pacherenc sec.


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