Mardi 11 Août 2026
Thomas Duroux ©Jéanne lagadec
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Date
11.08.2026
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Directeur général de Château Palmer depuis 2004, Thomas Duroux a fait de ce grand cru de Margaux un modèle de biodynamie et d'agriculture holistique, entre vigne, maraîchage et art. Retour sur vingt ans à la tête d'un mythe bordelais.
Château Palmer. C’est un nom hérité de l’officier britannique qui fait l’acquisition du domaine en 1814. C’est un édifice, reconnaissable entre tous sur la route des châteaux du Médoc, réalisé en 1854 par l’architecte Charles Burguet pour les frères Pereire, qui en sont alors propriétaires. C’est une étiquette, elle aussi identifiable entre toutes : cet « outre-bleu » que certains confondent avec du noir, et que l’on doit manifestement aux mêmes frères Pereire. C’est un terroir singulier à Margaux, riche de graves argileuses, dont l’encépagement se divise à parité entre merlot et cabernet sauvignon. Le tout se conjugue en un troisième grand cru classé jouissant d’une cote d’amour très élevée auprès de tous les amateurs de vin. Depuis les années 1950, Château Palmer est possédé à parts égales par deux grandes familles de négociants, les Sichel et les Mähler-Besse, (en avril 2026, un tabloïd britannique lance une (folle) rumeur de rachat par Beyoncé et Jay-Z.).
En 2004, Thomas Duroux prend la direction générale de la propriété. Né en 1970, ingénieur agronome et œnologue, passé par la Hongrie et l’Italie avant de s’installer pour de bon dans le vignoble bordelais, Thomas se retrouve alors à la tête d’un cru de grand prestige, qu’il va profondément transformer. Rejoint en 2007 par la directrice technique Sabrina Pernet, il amorce une transition vers la biodynamie, renouvelle totalement le « village » Palmer pour en faire un lieu de vie et d’expérience unique dans le Bordelais, repense l’exploitation comme une ferme globale où la viticulture cohabite avec le maraîchage, l’élevage, et où l’art n’est jamais loin : musique et photographie sont ainsi constitutives de l’âme des lieux. Une âme que Thomas Duroux nous invite à mieux saisir dans cet entretien « sur le divin ».
Je suis né à Bordeaux, un peu par hasard car mes parents ne sont pas originaires de la région. Ma mère est italienne, de la région de Modène, et mon père est originaire du nord de la France. Ma vraie rencontre avec le vin est arrivée à 16 ans : j’avais un ami dont le père possédait une cave fabuleuse et nous allions lui piquer du vin de temps en temps. Évidemment, il s’en est rendu compte. Au lieu de nous punir, ce monsieur a décidé de nous apprendre à déguster. Ça m’a ouvert un monde nouveau. Grâce au vin, je me suis rendu compte qu’on pouvait rencontrer des personnes, qu’on pouvait découvrir des paysages, qu’on pouvait rentrer dans l’imaginaire, qu’on pouvait remonter le temps. Une découverte qui collait bien avec mes autres centres d’intérêt, car j’étais par ailleurs passionné de biologie. Donc j’ai fait une prépa en bio, puis je suis rentré dans une école d’ingénieur agro et, très naturellement, j’ai décidé de me spécialiser en viticulture et en œnologie
Mes premiers stages ont été déterminants, notamment au domaine de Chevalier, avec Olivier Bernard, où j’ai aussi rencontré Denis Dubourdieu, puis à Léoville Las Cases, avec Jacques Depoizier. Ensuite, je suis parti en Hongrie, à Tokaj. Ce fut une expérience fondatrice dans un pays qui se rouvrait, en plein milieu des années 1990. Je suis ensuite allé faire une vinification en Afrique du Sud, puis j’ai rejoint un projet dans le Languedoc pour la famille Mondavi, qui avait alors de grandes ambitions dans la région (on en parle dans le documentaire « Mondovino »)
Après avoir été créé en 1981 par Lodovico Antinori, Ornellaia est, au début des années 2000, entre les mains des Mondavi puis des Frescobaldi [qui vont reprendre la totalité de l’actionnariat en 2005, NDLR]. C’est Tim Mondavi qui me dit, en 2001, que l’œnologue d’Ornellaia s’en va. C’est une occasion unique de renouer avec mes racines italiennes, de découvrir la région de Bolgheri… Même si on est en Toscane, qui produit du vin depuis des siècles, il y a alors un côté « Nouveau Monde » dans cet univers des Super Toscans. C’est une expérience qui n’a duré que trois ans, mais qui a été fabuleuse.
Un coup de fil, fin 2003, alors que je suis en visite à Bordeaux pour Ornellaia. Un grand cru médocain cherche un nouveau directeur ; je comprends qu’il s’agit de Palmer. A priori, je suis trop jeune pour le poste, mais les actionnaires veulent me rencontrer. C’est le genre de chance qui ne se présente pas 1 000 fois, les propriétaires ont été assez avant-gardistes pour miser sur moi et j’ai été assez fou pour dire oui ! Pour moi, Palmer c'était un mythe. La feuille de route des actionnaires était simple : « Faire les plus grands vins possibles. » On arrive ici avec humilité, j’ai vite compris que je devais désapprendre un certain nombre de choses, observer, écouter. J’ai mis quatre ou cinq millésimes à vraiment m’approprier ce terroir de 100 hectares, dont 66 sont en production. C’est un vignoble assez unique à Margaux, par ses sols, son encépagement, par le profil de ses vins. J’ai retrouvé de vieux livres de Bob Parker dans lesquels il écrivait que « Palmer est un des rares vins de Bordeaux qu’on peut reconnaître juste à l’odorat ».
Nous voulions d’abord sortir d’une conduite qui abordait tout le vignoble de la même façon. Nous souhaitions que chaque parcelle se différencie. Nous avons étudié la vigueur, les enherbements, la biodiversité… Au bout de deux ans, la biodynamie s’est imposée comme une évidence, nous avons commencé les premiers essais en 2009. Il y avait bien sûr une dimension environnementale, mais nous pensions aussi que cela nous permettrait d’aller plus loin dans l’interprétation du terroir. Malgré des passages difficiles comme le millésime 2013, nous arrivons à mener l’intégralité du vignoble en biodynamie à partir de 2014. Puis 2018 a été une claque monumentale. À cause du mildiou, nous avons perdu les trois quarts de la récolte. Malgré ce traumatisme, la décision a été unanime y compris du côté des actionnaires : il n’y a pas d'autre voie possible pour Palmer. Nous avons gardé le cap de la biodynamie envers et contre tout.
J’ai certainement été un peu maladroit à l’époque, sans doute porté par trop d’enthousiasme. Mais je reste persuadé que l’agrochimie ne peut pas être une réponse viable à long terme. Un certain nombre de domaines prestigieux, à commencer par des premiers comme Latour ou Lafite, ont pris le chemin du bio, et beaucoup d’autres ont montré que c’est possible à Bordeaux. Le défi reste le recours au cuivre, qui est très questionné aujourd’hui et qui n'est pas une solution parfaite ; il y a encore du travail, mais il faut savoir ce que l’on veut si l’on doit sortir de la chimie de synthèse.
Pour moi, Palmer est un écosystème global, un lieu vivant, et, pour l’illustrer, j’utilise l’image des cercles concentriques : au centre, il y a le territoire ; puis il y a l’agriculture, qui était autrefois sur un modèle de monoculture et que nous essayons de faire évoluer vers un modèle plus vertueux en polyculture (maraîchage, élevage) ; puis il y a ce que l’on fait des produits issus de cette agriculture (les raisins transformés en vin, les légumes et les animaux que l’on utilise en cuisine) et, enfin, il y a l’interaction et la transmission – avec nos équipes, nos voisins, les gens qui viennent à Palmer. C’est un écosystème à la fois simple et complexe.
Nous avons rénové entre 2021 et 2025 ce véritable hameau historique qui se trouve au sein même de la propriété, un site assez unique dans le Médoc. Au centre du projet, il y a la cantine vigneronne où tout le monde se retrouve pour partager un repas ouvrier autour des produits cultivés sur place. La table est ouverte aux salariés en priorité, mais aussi aux visiteurs. Et, au-delà, nous proposons une véritable « Expérience Palmer », une immersion privée pour les grands amateurs, avec visite longue, dégustation, et un moment gastronomique exceptionnel au château avec le chef Jean-Denis Le Bras, qui a travaillé vingt ans au côté de Pierre Gagnaire.
Je suis un grand passionné de jazz et, dans les années 2010, on avait pris l’habitude d’inviter un musicien ou un groupe juste avant la Semaine des primeurs pour qu’ils viennent interpréter en musique leurs sensations autour du nouveau millésime. On a fait une dizaine de concerts. Puis la pandémie de Covid-19 est arrivée et on a fait évoluer ce concept vers des enregistrements, à Palmer, avec le label allemand ACT. Pour la photographie, tout a commencé avec des expositions de grands photographes comme Sebastião Salgado ou Raymond Depardon.
Puis nous avons fait évoluer cela vers un concept de résidence, baptisé « Instants », en partenariat avec Leica : chaque année, un jury sélectionne un photographe qui a carte blanche, son travail est ensuite exposé dans différents lieux, dont la galerie Leica à Paris. De façon plus large, je pense qu’il est important, surtout dans notre monde actuel, d’aller chercher l’inspiration auprès de figures qui nous tirent vers le haut et portent un autre regard sur ce qui nous entoure. Une de mes belles rencontres est le chef d’orchestre Raphaël Pichon, très spécialisé dans le baroque. Tout est une question d’émotions et de transmission, surtout auprès des nouvelles générations.
La réponse n’est pas très compliquée. Si je devais faire le choix du cœur, ce serait le 2018 : c'est le millésime où nous avons cru tout perdre et où nous avons produit l'un des plus grands vins de notre histoire.

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