Hubert de Boüard (Château Angélus,  photo S. Klein) et Gérard Perse (Château Pavie,  photo N. Tucat).
Hubert de Boüard (Château Angélus, photo S. Klein) et Gérard Perse (Château Pavie, photo N. Tucat).

A 11 h, ce samedi 12 décembre, la quatrième édition de Bordeaux Tasting propose une Master Class d’exception autours de deux stars de Saint-Emilion : Angélus et Pavie. Interview croisée des deux propriétaires.

Bordeaux Tasting ouvre ses portes ce samedi matin au Palais de la Bourse. Une quatrième édition, riche de nombreuses nouveautés, dont l’un des temps forts sera sans aucun doute cette première Master Class autour de deux stars de Saint-Emilion : les premiers grands crus classés A,  Angélus et Pavie. Interview de leurs propriétaires respectifs : Hubert de Boüard et Gérard Perse. Où il est question de vin, de champagne, de politique et de Dieu aussi…

Vous allez présenter ce samedi trois millésimes d’Angélus (2012, 2009 et 2005) et trois de Pavie (2012, 2010 et 2000). Quelques mots les concernant ?
Hubert de Boüard : J’aime beaucoup ces trois millésimes. 2012, c’est celui du classement A, mais c’est aussi celui de l’arrivée de ma fille Stéphanie à mes côtés sur la propriété. 2009 est un millésime que je considère comme baroque. Quant à 2005, c’est un grand classique.
Gérard Perse : 2012 c’est celui du passage en A. 2010 est immense, mais il faudra l’attendre encore une dizaine d’années. Je n’en ai ouvert qu’une bouteille depuis 5 ans. Quant à 2000, c’est la première fois que j’ai eu un 100/100 de la part de Robert Parker. J’ai acheté la propriété en 1998, on jugeait alors Pavie sur son passé. 2000, c’est le début de la reconnaissance du travail amorcé.

Un saint-émilion que vous conseillez les yeux fermés ?
H. de B. J’aime beaucoup le château Villemaurine, c’est un vin de plateau qui a de la profondeur et de la subtilité.
G. P. La Grâce Dieu. Ça fait partie des premiers vins que j’ai acheté quand je suis arrivé. Le nom me plaisait. Il y a quelque chose entre la religion et le vin à Saint-Emilion.

Un vin du monde que vous aimez faire découvrir ?
H. de B. Un vin italien, un Masseto (Toscane). C’est un vin formidable, issu du merlot complètement atypique, avec beaucoup d’élégance et de finesse.
G. P. Un vin espagnol du domaine Vega Sicilia (Ribera del Duero en Castille) produit par Pablo Alvarez. J’adore ce vin.

Le champagne que vous aimez servir ?
H. de B. J’en citerai deux. La Grande Année de Bollinger, ça va tellement bien avec Angélus et c’est d’actualité avec le James Bond. Et dans un autre style, Selosse qui produit des champagnes d’une grande subtilité.
G. P. J’adore les grands champagnes comme Bollinger et Krug mais celui que j’ouvre le plus souvent c’est Egly-Ouriet : c’est un petit producteur, il ne fait que 100 000 bouteilles mais c’est un champagne de folie.

Un premier grand cru classé A de Saint-Emilion 100% bio, c’est possible ?
H. de B. Bien sûr. Mais être bio dans son cœur, dans son âme, dans son travail, ce n’est pas forcément s’inscrire dans une démarche de certification dans laquelle on entre encore dans une chapelle. Mon idéal, c’est qu’Angélus soit le plus bio possible. Sans avoir à l’écrire sur l’étiquette. Ça fait 25 ans, qu’on est en confusion sexuelle. On n’utilise plus d’insecticides, plus d’herbicides… On sait ce qu’il y a dans nos sols. On n’a pas attendu que ce soit la mode pour agir.
G. P. Sur le papier, je ne le suis pas, mais on travaille tous les jours pour être le plus bio possible. Je n’utilise aucun pesticide. Je fais du miel sur la propriété. On l’a fait analyser, il est plus pur que du bio. On essaie d’être le plus proche de la nature. Mais je n’en ai jamais fait un outil de communication. On le fait, mais on n’a pas besoin de le dire.

Les dégustations à l’aveugle, vous êtes pour ou contre ?
H. de B. Je vais vous faire une réponse de gascon. Je suis pour parce que de temps en temps il faut savoir se remettre en cause, se positionner. Mais systématiquement non. Car le vin, c’est aussi du plaisir, une histoire. On peut partager une bouteille sans la décortiquer. La dégustation à l’aveugle a ses limites. J’avais eu cette discussion avec Emile Peynaud, à un moment la dégustation scientifique n’apporte plus rien.
G. P. Je suis pour. C’est comme ça que ça devrait se faire. Un critique, quand il est en face de la bouteille, il est sous la pression de la bouteille. On ne peut pas l’empêcher. Quand il est devant Angélus, Pavie ou Pétrus, il ne voit pas la bouteille de la même manière que lorsqu’il est devant un cru moins connu. C’est humain. A l’aveugle, il n’y a que le plaisir gustatif.

Votre dernier voyage de vin ?
H. de B. J’arrive du Japon. J’y étais pour Angélus et pour le Grand Conseil des vins de Bordeaux. J’aime l’approche des japonais par rapport au respect humain, leur raffinement. C’est passionnant. C’est un marché complètement différent des autres, qui s’inscrit dans une vraie démarche. Il faut du temps. On n’y entre pas directement.
G. P. Je rentre d’Afrique du Sud. J’ai goûté des vins auxquels je ne m’attendais pas, des vins magnifiques. Le développement oenotouristique m’a aussi interpellé. Dans les propriétés, vous avez soit un hôtel, soit un restaurant. Ils sont en pointe sur l’accueil. Je me dis qu’à Bordeaux, il faut qu’on se bouge un peu.

Écartons-nous du vin. Alain Juppé, le maire de Bordeaux, ambitionne d’être président de la République. A droite, vous êtes plutôt Juppé ou Sarkozy ?
H. de B. Alain Juppé est un très bon maire pour Bordeaux. Et j’aimerais bien qu’il le reste. Je le préfère à Bordeaux qu’à l’Élysée. Je ne voudrais pas qu’il nous échappe.
G. P. Je suis plutôt Juppé.

Le deuxième tour des régionales a lieu demain dimanche. Vous êtes plutôt Virginie Calmels ou Alain Rousset ?
H. de B. Alain Rousset est un excellent président de région. Il a toujours été à l’écoute en particulier de la viticulture. Je m’entends bien avec lui. Les dossiers avancent. Ce qui ne veut pas dire que Virginie Calmels ne soit pas une femme de qualité. Les scrutins régionaux doivent aussi s’attacher à la qualité des personnes. Alain Rousset a fait un bon parcours et ce qui lui arrive est mérité.
G. P. Je suis plutôt Virginie Calmels. Mais je dois dire aussi qu’Alain Rousset a fait du très bon boulot. Pour être clair, mon père votait à droite et j’ai toujours voté à droite.

Demain le Front national pourrait gagner une ou plusieurs régions de France, ça vous choquerait ?
H. de B. Je ne veux pas m’exprimer en détail sur ce point. Mais à vouloir s’opposer systématiquement à ce qu’il n’y ait aucune représentation du FN nulle part, on en fait sans doute le parti qui devient le plus populaire. Il faut tenir compte de l’expression populaire. Et comprendre les raisons de ce vote. Mais je n’ai pas vu beaucoup d’auto-analyse.
G. P. On a la chance d’avoir de très belles écoles, on forme des ingénieurs qui s’exportent dans le monde entier, on a un potentiel extraordinaire en France. Et on en arrive là. C’est une tristesse. Partout où je vais à l’étranger, on me demande ce qui se passe en France. J’ai beaucoup voyagé et j’en suis convaincu, la France est le plus beau pays.

Enfin, si Dieu existe, qu’aimeriez vous l’entendre vous dire une fois mort ?
H. de B. J’espère qu’en arrivant là haut, il me dira que j’ai eu raison de faire ce beau métier de la vigne et du vin parce que c’est une grande richesse, une grande découverte humaine.
G. P. Si c’est possible j’aimerais sans doute qu’il me dise de continuer à faire vivre cette passion du vin…