(photos : Solène Guillaud)
(photos : Solène Guillaud)

Invité du Café de la Bourse, pour présenter et dédicacer son livre “Plus pur que de l’eau”, Jean-Pierre Amoreau, célèbre propriétaire du Château Le Puy, près de Bordeaux, a régalé l’auditoire avec son parcours et son analyse sans concession du vin de Bordeaux.

Si un studio d’Hollywood venait à lire la biographie vigneronne de Jean-Pierre Amoreau, il déciderait certainement de l’adapter sur grand écran, tant son parcours et son caractère en font un personnage aussi attachant qu’intéressant. La renommé de son château Le Puy a éclaté en 2009, lorsqu’un manga japonnais très populaire – “Les Gouttes de Dieu” – a désigné son millésime 2003 meilleur du vin du monde, mais il serait dommage de ne résumer le château et son propriétaire qu’à cette belle anecdote. Devant un auditoire captivé, Jean-Pierre Amoreau, 83 ans, déroule un parcours qui le verra passer de cancre (“J’ai passé mon bac 6 fois”) à joueur de foot (“mais j’ai vite compris que je ne serais jamais la star en une des journaux”) puis ingénieur en sidérurgie (“je prenais l’avion comme d’autres prennent le bus”) avant de succéder en 1992 à son père à la tête du château Le Puy. Il incarne alors la 13ème génération d’Amoreau de la propriété en Côte-de-Francs.

Pour comprendre le personnage de Jean-Pierre Amoreau, et peut-être aussi son franc-parler, il faut savoir que le terroir du château Le Puy “n’a jamais vu de pesticides de toute son histoire (débutée en 1610, ndlr)”. “Du temps de mon grand-père, c’était plutôt pour raison économique – mon grand-père était radin comme c’est pas permis – que par réelle conviction. Pour moi, avec la chimie, on va dans le mur.” Bien avant l’apparition même des notions de bio et biodynamie, Château Le Puy était donc déjà conduit selon des méthodes vertueuses. Jean-Pierre Amoreau, lui, se présente en vigneron cartésien : “Je me garde des théories de ceux qui n’ont jamais taillé un pied de vigne ou fait une vinification.”

Pour le commercial, là encore le cartésianisme fait loi : “On a choisi de vendre loin, car plus on va loin, moins on discute les prix.” Avec pourtant une honnêteté intellectuelle étonnante : “Je n’autorise pas la spéculation sur mes vins car nous pensons qu’on ne peut pas faire de segmentation du bonheur. Nos vins doivent être accessibles à tout le monde.” Un personnage, on vous dit !

Parker ne connaît rien au vin

Si Jean-Pierre Amoreau a multiplié les casquettes au cours de sa longue carrière, il a oublié celle de diplomate. Ses cibles favorites : les dégustateurs professionnels (“qui au bout de 7 vins dégustés ne sentent plus rien”) et Bordeaux (rien que ça).
Côté dégustateurs, c’est bien sûr le plus célèbre d’entre eux, Robert Parker, qui subira les affres du vigneron : “Parker a débuté à Bordeaux avec la capacité d’influencer les amateurs, mais il n’y connaissait rien au vin. Il aimait le vin boisé, alors que le bois est considéré comme un défaut depuis 4 000 ans, et il en a fait une religion. Aujourd’hui, on en est sorti.” Le public accueille l’analyse avec un plaisir non dissimulé.

Bien remonté, Jean-Pierre Amoreau peut dès lors s’attaquer à un morceau de choix : la gouvernance du vin de Bordeaux. Et son constat est plutôt sévère : “Les ventes de vin bordelais ont dégringolé de 14 % en deux ou trois mois, c’est une catastrophe ! Les gens se désintéressent du bordeaux parce que la politique du bordeaux est figée par des textes et des administrations qui bloquent toute évolution du vin. L’époque a changé, on ne peut pas faire les mêmes vins qu’il y a 40 ans.” Avant de finir sur une note d’optimisme : “Il y a un risque que Bordeaux disparaisse dans 50 ou 100 ans, comme ce fut le cas pour le vin d’Arménie ou de Géorgie… C’est ce qui arrive quand on se croit supérieur.”

Heureusement, la solution existe : “Il faut faire des vins variés, comme les gens. Si la gouvernance du vin se bouge les fesses, et si les négociants font leur métier en mettant en avant les petites pépites, Bordeaux peut se relever.” Peut-être faudrait-il aussi leur envoyer à tous un exemplaire de “Plus pur que de l’eau”, une leçon de vie et de vin par un jeune vigneron de 83 ans qui ne pense qu’au plaisir de ses clients. Aujourd’hui et dans 14 générations.