Theresa May (photo AFP)
Theresa May (photo AFP)

La conservatrice Theresa May succède officiellement aujourd’hui à David Cameron au 10 Downing Street. Non seulement le Brexit se précise, mais la nouvelle Première Ministre britannique a déclaré vouloir en faire “un succès”. Sommeliers, agents et distributeurs indépendants s’inquiètent tandis que les producteurs d’effervescents anglais fourbissent leurs armes.

Le vote du 23 juin a pris le Royaume-Uni de cours, en particulier la population de Londres qui a massivement voté pour rester dans l’Union Européenne. On parle d’une possible sécession de l’Écosse, celle de Londres fait l’objet d’une pétition publiée sur change.org qui a reçu le soutien de 100 000 signataires. Simon Jenkins, éditorialiste à l’Evening Standard se moque ouvertement du Londonien qui a voté Remain et apprend, effondré, “qu’un pays étranger qu’on appelle l’Angleterre a eu le culot de voter Leave et de l’emporter”.

Le maire travailliste de Londres, Sadiq Khan, a quant à lui multiplié les déclarations en faveur du million de citoyens européens qui vit et travaille à Londres, assurant que le Brexit ne changera rien pour eux, dût-il adopter un régime spécifique pour la capitale. Ce régime pourrait être dérogatoire aux règles édictées par le gouvernement en matière de liberté de circulation et de travail pour les ressortissants européens. Parmi eux, des cavistes, des grossistes, des sommeliers… Ils sont notamment français, espagnols ou italiens et jouent un rôle crucial dans le commerce du vin au Royaume-Uni, sur les circuits de distribution les mieux valorisés (en grande distribution les accords de libre-échange entre l’UE et le Royaume-Uni vont être essentiels face à la concurrence des pays du Commonwealth, Australie et Nouvelle-Zélande en tête).

Pour Gérard Basset, installé au Royaume-Uni depuis trente ans, Meilleur sommelier du monde, Master of Wine, Master Sommelier et Officier de l’Empire Britannique (l’équivalent de notre Légion d’Honneur), le Brexit est un drame national mais aussi personnel : “je suis pris entre la colère et l’incompréhension. Quelle image. Quelle tristesse. Et quelle incurie de la part des dirigeants !” La chute de la livre au lendemain du vote est en partie résorbée, depuis que la Bourse a salué la nomination rapide d’un nouveau Premier Ministre. Gérard Basset l’avait prévu “cet effet sur la livre, c’est une réponse épidermique des marchés, il faut voir sur le plus long terme”.

Champagne VS Britagne

Justement, alors qu’Allan Sichel évoquait les conséquences possibles du Brexit pour le marché des vins de Bordeaux, une dégustation d’effervescents anglais au 67 Pall Mall à Londres nous a permis de recueillir des avis mitigés. L’appel au sentiment national pourrait doper les ventes de bulles anglaises sur le marché domestique, au point de rivaliser avec la Champagne ?

Pour Ian Kellett, créateur de Hambledon Vineyards, qui vise le million de bouteilles, « depuis 2007 le prix des champagnes des grandes maisons sont passés de 29 à 39 £ tout en continuant à progresser alors que nous traversions la pire récession de l’Histoire. D’ici 3 à 6 ans, ces prix attendront 45-47 £ et nos effervescents pourront vraiment tirer leur épingle du jeu dans cette concurrence, surtout si la dévaluation de la livre se confirme, ce qui n’est pas certain. Les parités monétaires sont des équilibres menés au bluff et aux sentiments, la livre peut tout aussi bien retrouver son niveau initial rapidement. »

A l’export, les effervescents britanniques occupent une place anecdotique, même si un domaine comme Ridgeview exporte 20% de ses 250 000 bouteilles annuelles. On y craint les taxes à l’export, les tracasseries administratives mais « nous proposons un produit d’exception, nous ne sommes pas sur des marchés de prix, le Brexit ne devrait pas menacer nos ventes », note Tom Surgey, directeur du développement commercial (photo ci-dessus).

Œnologue au domaine Exton Park après avoir œuvré à Bordeaux (Château Lynch-Bages, Domaine de Chevalier) ou encore en Languedoc et dans le Douro, Corinne Seely relativise : « le vin britannique c’est 2000 hectares (on vise 3000 hectares d’ici 2020) contre 34 000 hectares en Champagne. Avant que la préférence nationale et la baisse de la livre ne menacent la suprématie champenoise, il y a du chemin à faire ! ». Avec 5, 27 millions de bouteilles dont deux tiers d’effervescents (soit 3, 5 millions de bouteilles), les vins britanniques ne suffiront pas à satisfaire la demande de bulles sur leur sol, même d’ici 2020, avec une hausse de la production de plus de 50%. La Grande-Bretagne est la première destination à l’export des vins de Champagne avec plus de 34 millions de bouteilles expédiées sur un total de 350 millions de bouteilles en 2015. Et de nombreux Champenois jouent un rôle actif dans le développement du vignoble britannique !

Consolidations

D’un point de vue plus général, Nik Darlington (photo ci-dessous), co-fondateur de l’agence indépendante Red Squirrel, craint pour la structure de la filière vin au Royaume-Uni : “les fluctuations monétaires, nous savons faire avec, en revanche je crains les surcoûts causés par les complications administratives qui découleront d’une sortie de l’Union Européenne. Les grosses structures les absorberont ; pour les agents et distributeurs indépendants, ce sera plus compliqué. Le Brexit ne va pas leur faciliter la tâche dans un environnement déjà très concurrentiel, où les gros opérateurs fusionnent les uns après (et avec) les autres. Il sera difficile de rester indépendant et à taille humaine”.