C’est en 1999 qu’Anabelle Cruse-Bardinet a pris les commandes de Château Corbin, grand cru classé de Saint-Émilion appartenant à sa famille depuis 1924. Vingt ans après, la propriétaire mesure le chemin parcouru – et se projette vers l’avenir.

Vingt ans, à l’échelle d’une propriété viticole, c’est peu. À l’échelle d’une vie, c’est un chapitre d’une importance certaine. À l’échelle d’une vie de vigneronne, c’est une véritable somme d’expériences, beaucoup de questions, d’embuches, de nuits blanches, de joies, de déconvenues et de rêves partagés. Autant d’émotions vécues par Anabelle Cruse-Bardinet depuis qu’elle a repris les rênes de Château Corbin en 1999. Si son patronyme vous semble familier, c’est bien normal : la famille Cruse est un des piliers du vignoble bordelais depuis 200 ans. Une famille historiquement implantée dans le Médoc, mais c’est pourtant sur la Rive Droite du vignoble bordelais qu’Anabelle va écrire sa propre histoire, en s’inscrivant dans les pas d’une autre femme : sa grand-mère, qui l’a fortement influencée.

Dans les pas de sa grand-mère

“Dès l’âge de quinze ans, j’ai su que je voulais faire du vin, mais en suivant mon propre chemin”, explique Anabelle Cruse-Bardinet. Diplômée d’œnologie à Bordeaux, celle qui dit regretter de ne pas avoir fait des études d’ingénieur agronome a pourtant suivi un master en management de domaine viticole, avant d’enchaîner les expériences dans de grandes propriétés (Mouton Rothschild, Latour-Martillac, Branaire-Ducru). Puis, premier pas de côté, elle décide de s’engager pour six mois dans l’humanitaire à Calcutta, auprès de Mère Thérésa. Une expérience forte qui, aujourd’hui encore, lui donne énormément de perspective sur les épreuves de la vie et les aléas du métier de vigneronne. A son retour, elle reprend le chemin de la viticulture en partant pour la Napa Valley, en Californie – une autre expérience qui lui ouvre le champ des possibles en dehors du microcosme bordelais. En 1999, se présente à elle la perspective de reprendre les rênes du Château Corbin, acquis par ses arrières-grands-parents en 1924. Propriété emblématique du secteur Corbin jouxtant Pomerol à Saint-Émilion, ancienne seigneurie, ce grand cru classé de 13 hectares est mené par la grand-mère d’Anabelle, “une femme qui s’est toujours tenue droite dans la vie, qui m’a beaucoup appris et transmis un haut niveau d’exigence”, souligne Anabelle. Pour cette grand-mère, il ne fait pas de doute qu’il revient à Anabelle de reprendre le flambeau.

Rapidement, Anabelle Cruse-Bardinet mesure l’ampleur de la tâche qui se présente devant elle : “la propriété était en indivision, il y avait beaucoup de rénovations à enclencher, des investissements à engager au vignoble, étudier les sols, réfléchir sur le drainage… Corbin est un beau terroir mais ce n’est pas un ‘terroir chaise longue’, il faut beaucoup travailler, ne pas cesser de se remettre en question et veiller à la régularité”. Ainsi, depuis son arrivée, près de 40% du vignoble a été arraché / replanté / drainé, la densité de plantation est passée de 6666 à 8333 pieds par hectare, la taille a été revue en guyot simple pour mieux adapter la charge à chaque pied et simplifier les travaux à la vigne, l’usage de désherbants a été stoppé, la propriété est certifiée HVE et ISO 14001 (SME)… Autant de décisions qui ont permis à Anabelle Cruse-Bardinet de connaître de mieux en mieux son vignoble et de prendre progressivement la mesure de “son” Corbin – dont elle a repris intégralement la propriété avec son époux en 2007.

Taillé pour la table

Épaulée par l’œnologue-consultant Jean-Philippe Fort et par l’expert en conduite de la vigne Michel Duclos, Anabelle Cruse-Bardinet estime avoir passé une étape charnière vers 2006-2007. En 2016, elle a intégralement refait son cuvier, qui avec ses 18 cuves est mieux adapté au travail parcellaire et permet de gagner en précision dans les vinifications. Deux chais à barriques viennent compléter la palette technique de Château Corbin. “Aujourd’hui, l’outil de production est à point, tous les efforts consentis depuis vingt ans commencent à porter leurs fruits”, explique Anabelle Cruse-Bardinet. “C’est dans la recherche d’une qualité toujours supérieure de nos vins, et dans le travail sur la distribution que nous devons nous concentrer”. Mis en marché par une trentaine de maisons de négoce sur une cinquantaine de pays, Château Corbin a encore des territoires à conquérir et surtout une bonne carte à jouer sur le terrain de la restauration, où il présente un rapport qualité-prix attractif. C’est particulièrement vrai du second vin “Divin de Corbin”, un saint-émilion aux élevages plus courts, dont la grande dominante de merlot assure le profil gourmand et taillé pour la table.

Divin de Corbin 2015 (90% merlot, 10% cabernet sauvignon) : un 2015 très merlot, cerise et pruneau, gourmand, solaire, appétissant. Environ 20 €.

Divin de Corbin 2016 (100% merlot) : nez plus frais, pimpant, joli panier de fruits, bouche croquante, sapide, désaltérante et précise, tanins très soyeux. Beaucoup de plaisir. Environ 20 €.

Château Corbin 2015 (90% merlot, 10% cabernet franc) : nez séducteur, assez pulpeux et sexy. Juteux, avec un profil noyau de cerise, bien équilibré, charnu, un peu exubérant dans le fruit, riche et réglissé, finale gourmande. Trame tannique élégante et caressante. Presque prêt à boire ! 40-45 €.

Château Corbin 2016 (89% merlot, 11% cabernet franc) : de l’intensité et de la profondeur, un côté juteux, dense mais élancé, joli équilibre entre fruit, acidité, fraîcheur, longueur, belle précision aromatique, jolis amers en finale. Un vin fin. 4à-45 €.