Claire Villars-Lurton poursuit à château Ferrière, 3ème grand cru classé de Margaux, la mise en œuvre de ses idées novatrices et respectueuses de l’environnement en convertissant 2 hectares de vignes à l’agroforesterie.

Mais qu’est-ce que l’agroforesterie ? L’association française d’agroforesterie nous en donne une définition : « l’agroforesterie désigne les pratiques, nouvelles ou historiques, associant arbres, cultures et/ou animaux sur une même parcelle agricole, en bordure ou en plein champ ». Autrefois, il n’était pas rare de voir des arbres fruitiers (pêchers de vigne souvent, mais aussi poiriers) au milieu des rangs de vignes. Ceux-ci ont pratiquement disparu car ils rendaient le passage des engins difficile suite à l’avènement de la mécanisation. Et l’esprit était plutôt aux grands espaces ouverts, accessibles et en monoculture par souci de rationalisation. Mais la présence d’arbres au milieu des vignes était davantage une opportunité d’avoir des fruits qui servaient l’autosuffisance que la réponse à un souci écologique. Aujourd’hui, on sait que l’apport d’arbres en inter-parcellaire ou en intra-parcellaire, ainsi que la présence de haies, apportent des bénéfices à la vigne. Confidentielles à leurs débuts, les expériences menées depuis une vingtaine d’années se multiplient et n’en sont pratiquement plus désormais car elles sont intégrées pleinement au mode de culture en bio, la plupart du temps. De nombreux sites web relatent les retours d’expérience ou donnent maintenant des conseils bâtis sur l’analyse scientifique.

Cette pratique se répand dans le milieu viticole, mais reste encore bien minoritaire par rapport au modèle agricole conventionnel dominant. A Margaux, ce mode de culture fait des émules, comme au château Angludet il y a quelques temps, et maintenant à Ferrière.

Une plantation étudiée

Avant de se lancer à château Ferrière, Claire Villars-Lurton a expérimenté la conversion de 2 ha en agroforesterie en intra-parcellaire sur un vignoble de Haut-Médoc qu’elle possède sur la commune de Vertheuil. Elle précise : « on travaille avec Alain Canet », ingénieur agronome et agroforestier, directeur de Arbre et Paysage 32. Celui-ci conseille et donne un appui technique sur le projet. Claire décrit la plantation : « tous les 14 mères d’espaces (ou rang) on a planté une rangée d’arbres, et dans le rang de vigne concerné on a 4 pieds de vignes puis 1 arbre, et ainsi de suite ». 200 arbres par hectare seront ainsi plantés.

Trois types d’arbres ont été plantés :
• Des Fruitiers : pêchers, pommier, poirier, cerisier, poirier). Ils seront productifs et seront taillés comme les pieds de vignes.
• Des fruitiers à bois : noyer, poirier sauvage, merisier, cormier et de l’alisier torminal.
• Des arbres à trogne (appelés aussi arbres têtards et dont la forme résulte des tailles périodiques, afin de fournir du bois et du fourrage) : murier sauvage, charme, orme de Sibérie, érable champêtre.

Mais planter des arbres au milieu de la vigne ne va pas de soi au regard de la règlementation. Claire Villars-Lurton rassure : « l’INAO est d’accord pour cette expérimentation. Elle veut une densité de plantation de 6000 pieds / ha. Nous sommes actuellement à 8 000 pieds : on en perdra mais nous resterons au dessus de 6000 pieds / ha ».
Ce dispositif s’accompagne d’une plantation de haies en périphérie, pour un coût certain. « Mais c’est surtout la main d’œuvre d’entretien qui va coûter car les haies et les arbres seront taillés à la main », précise Claire.

Pour quels bénéfices ?

Pour Claire Villars-Lurton, ce premier pas d’agroforesterie s’inscrit dans une démarche plus large et globale, et ceci bien qu’elle accepte de perdre un peu de surface en appellation Margaux pour la consacrer à l’agroforesterie. « Mon objectif, c’est de ne plus traiter. A Ferrière je veux faire un essai sur 2 hectares avec zéro traitement ». L’agroforesterie doit « rendre la vigne plus forte pour qu’elle puisse combattre la maladie par elle- même. Il faut recréer le poumon qu’est le sol, le rendre plus vivant. C’est parce que le sol sera plus vivant que la vigne sera plus résistante. Et une manière de rendre le sol plus vivant, c’est d’avoir un couvert végétal (crucifères, légumineuses, graminées), des haies et des arbres pour la biodiversité et la symbiose avec la vigne ».
Cette symbiose avec la vigne développe ce qu’on appelle la mycorhization. La mycorhize nait de la rencontre entre un champignon et d’une racine qu’il entoure. Cette association se traduit par un échange gagnant/gagnant. L’arbre fournit au champignon des sucres issus de la photosynthèse tandis que la mycorhize apporte à l’arbre des éléments nutritifs (azote, phosphore et de l’eau). Ces mycorhizes rendent la plante moins sensible aux agents pathogènes du sol et au stress hydrique.

Mais, outre l’amélioration de la biodiversité du sol par une mycorhization plus favorable, l’agroforesterie, lorsqu’elle est en périphérie de la parcelle de vigne, permet de freiner le passage de la maladie d’une parcelle à l’autre. Elle tempère aussi les excès du climat, permet une diversification de la production (fruits, bois), participe à la lutte contre les espèces ravageuses en favorisant la présence de leurs ennemis naturels qui trouvent dans l’arbre ou la haie l’habitat dont il ont besoin. Et puis, très tendance, l’agroforesterie stocke du carbone. Enfin, un avantage qui sera apprécié par l’œnotouriste, l’agroforesterie contribue à embellir le paysage.

Claire-Villars Lurton veut à l’évidence faire du vin avec de l’éthique, dans le respect de la nature et du consommateur. Cela a un prix mais ce n’est pas sa priorité. Une éthique qu’elle prouve aussi par l’accueil d’un apprenti dans le cadre d’un dispositif un peu particulier. C’est ainsi que grâce au collectif « Les Vignerons du Vivant » (Prix Spécial du Jury « Engagement Solidaire » en 2019, lors des Trophées Bordeaux vignoble engagés de Terre de Vins) Claire accueille au château Haut-Bages Libéral dont elle est aussi propriétaire (5ème cru classé de pauillac) un apprenti qui sera suivi par la fondation Apprentis d’Auteuil pour l’accompagnement psycho-social et dont la formation théorique sera assurée par la MFR (Maison Familiale et Rurale) de Saint-Yzans-de-Médoc. Claire Villars-Lurton reste discrète sur cette démarche de plus qui témoigne de son engagement désintéressé lorsqu’il y a du bien à faire.
Les propriétés de Claire Villars-Lurton (et celle de Gonzague Lurton, son mari, avec Durfort Vivens) apparaissent désormais comme des figures de proue d’une modernité repensée et vertueuse.

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