Alors que la pression du Covid-19 reste forte dans la région Grand Est, les jeunes vignerons d’Alsace réagissent. Ils constatent les problèmes mais savent aussi voir les conséquences positives de la pandémie. Trois jeunes vignerons ont répondu aux questions de Terre de Vins.

Qu’ils soient à la tête d’un domaine ou qu’ils travaillent en famille avec leurs ainés, les jeunes vignerons d’Alsace s’accordent pour constater que ce n’est pas le Covid-19 en soi qui est dramatique pour leurs exploitations. Étant jeunes et habitués du travail physique en extérieur, ils ont la chance d’être en bonne santé et la plus grande partie de leurs équipes aussi. Mais la crise frappe.

Le pire est le problème économique

“On a la chance de pouvoir travailler dehors au maximum” explique Hélène Huttard, qui exploite avec son frère Antoine le domaine Jean Huttard à Zellenberg (Haut-Rhin), entre Ribeauvillé et Kaysersberg. Pour elle qui vend beaucoup aux particuliers, l’absence de vente est grave. Elle devait présenter ses vins sur deux salons grand public, dont un est déjà annulé. En conséquence elle redouble d’activité sur internet, envoie des mails, offre un envoi franco de port pour des quantités de bouteilles moindres. Surtout elle a créé des “box découvertes” accompagnées d’un book qui plait, qui donne à s’occuper et à lire aux clients. “Il s’agit d’informer le public, de dire qu’on ne s’arrête pas” conclut-elle.

Victor Roth, qui travaille avec son père et son oncle à Soultz (Haut-Rhin), dans le sud du vignoble confirme que les ventes sont en berne, de l’ordre de moins 85%, parce que ses principaux clients, les restaurants, sont fermés : “Zéro vente et ça va durer” regrette-t-il. Lui aussi a instauré un port gratuit dès 24 bouteilles avec le service rapide d’UPS et s’efforce de livrer dans la zone proche. Il ne vend pas en grande distribution, sauf au Super U près de chez lui qui joue la carte locale. A la vigne l’équipe est au complet et s’active : “On est 6 en tout, on doit utiliser plus de véhicules pour respecter les distances mais dans les vignes, c’est facile car on travaille sur des rangs éloignés”.

A l’Achillée (voir diaporama en haut de page), domaine créé en 2016 par Pierre et Jean Dietrich à Scherwiller dans le Bas-Rhin aux portes de Sélestat, la préoccupation première a été de faire mise en bouteille de printemps, déjà retardée de trois semaines. Pour ces biodnynamistes, elle doit se faire aux bonnes dates en fonction du calendrier lunaire. Pierre était inquiet car son prestataire d’embouteillage vient d’Allemagne pour deux jours et il a souffert pour passer la frontière. Question protection physique à la cave , il a trouvé la solution en local avec Sophie Bauer, créatrice de mode qui confectionne des masques cousus et lavables.

Le côté positif de la crise

S’il regrette de voir les ventes d’Achillée raser aussi les 15% de la normale, Pierre Dietrich voit une lueur d’espoir avec une palette de 500 bouteilles qui part vers les Pays-Bas. Il admire la façon dont un des clients, qui vend habituellement 60% à la restauration, a su rebondir en quelques semaines. Il a développé une plateforme pour livrer les clients particuliers et maintenir ainsi un chiffre d’affaires. Pierre travaille aussi au développement de réseaux alternatifs. Il a déjà ouvert un drive et fait la promotion des cavistes indépendants sur les réseaux sociaux “car ils rouvrent et ont besoin de soutien”. En effet, les ventes de vins en GMS auraient bondi, parce que les clients veulent faire l’ensemble de leurs courses en un seul lieu. Il prévoit aussi de rejoindre le réseau locavor dans sa cave de Scherwiller, qui réunira les produits des artisans de bouche de la zone.

Pour Victor Roth, le bon côté de la crise, “c’est que nos vignes sont impeccables, on prend le temps de faire correctement toutes les tâches du vignoble” (voir photo ci-dessus). Il apprécie aussi de voir passer plus de gibier dans les vignes mais regrette de ne plus voir ses amis du groupe “jeunes” du Synvira, Syndicat des Vignerons indépendants d’Alsace. Sans réunion “physique” il y a les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp pour garder le lien. Dès qu’il termine son embouteillage de printemps, il prête son matériel pour dépanner un confrère dont le prestataire est arrêté. “Une demie journée et une remorque, c’est ce que ça demande” résume-t-il. Sûr qu’ils vont s’entraider, c’est le moment ou jamais !

Quant à Hélène Huttard qui a fait des études d’économie et n’est revenue au vignoble qu’en 2016, elle se réjouit de passer pour la première fois 100% de son temps à la vigne et d’apprendre la part du métier qu’elle ignorait : “C’est très apaisant de voir des oiseaux, des lièvres et des hérissons qui reprennent leur place quand l’activité de l’homme diminue. On peut aussi s’écouter, se recentrer sur l’essentiel” se réjouit-elle. Elle réfléchit avec son frère Antoine à l’après-confinement et conclut avec optimisme : “On a confiance, on espère un changement d’attitude généralisé. Pas grave si cela prend plus de temps”.