Le chai de Château Montrose, grand cru classé de Saint-Estèphe.
Le chai de Château Montrose, grand cru classé de Saint-Estèphe.

Le Coronavirus a contraint l’Union des Grands Crus de Bordeaux (UGCB) à reporter la tenue de la traditionnelle semaine des Primeurs, initialement prévue du 30 mars au 2 avril. Le ressenti face à cette décision et à ses conséquences des châteaux Montrose (2e grand cru classé, Saint-Estèphe), Malartic Lagravière (grand cru classé, Pessac-Léognan), La Tour Blanche (1er grand cru classé, Sauternes) et Grand Mayne (grand cru classé de Saint-Emilion).

Suite à l’annonce de l’UGCB, était-il important et évident pour vous que Bordeaux joue groupé et reporte toutes les dégustations ?

Château Montrose
Hervé Berland (CEO)

“Oui bien sûr. Il est évident que les crus concernés par les dégustations primeurs doivent jouer la même partition. De plus, faire goûter nos vins un ou deux mois plus tard ne les rendra que meilleurs.”

Château Malartic Lagravière
Séverine Bonnie (directrice marketing et communication)

“Nous pensons que c’est le caractère collectif qui est important et donne sa force à cet événement. Je trouve louable que l’Union ait rapidement décidé d’annuler tous les déjeuners et les dîners, tout en proposant une refonte complète de l’organisation grâce à des mesures exceptionnelles, pour les gens qui voulaient venir goûter. Malheureusement, déjà deux ou trois jours après, ça ne tenait plus, car tout a évolué très vite. C’est évident qu’il ne fallait pas maintenir. Il faut être citoyen, appliquer le principe de précaution, montrer l’exemple. Paradoxalement, on a reçu des mails de journalistes étrangers, dont certains étaient déjà en France, nous disant qu’ils voulaient goûter, mais on a dû refuser en leur expliquant qu’on fermait l’exploitation. D’autres, à l’étranger, nous ont aussi demandé l’envoi d’échantillons, en forme de soutien à Bordeaux et avec la volonté de pouvoir écrire pour leurs lecteurs. Les crus classés ont répondu qu’ils étaient très touchés, mais en mentionnant que cela ne serait pas géré collectivement. Personnellement, on pense que ce n’est pas la priorité de faire travailler des gens, car l’urgence est stopper les choses pour éviter la propagation du virus. Envoyer des échantillons, ça veut dire avoir quelqu’un au château qui travaille dessus, solliciter un transporteur… A Malartic, sont seulement présents ceux qui travaillent à la vigne et au chai, souvent en solo, car c’est nécessaire à la naissance du millésime. Et faire parvenir des échantillons à l’étranger sans savoir comment ça va être dégusté c’est délicat. Ca ne veut pas dire que dans quinze jours, si les conditions évoluent, on ne se décidera pas à le faire, surtout avec des échantillons un peu plus prêts à voyager. Par la suite, d’une façon exceptionnelle, on ne s’interdit pas d’y réfléchir. Je pense qu’il y aura des mesures un peu inédites pour permettre aux gens de goûter ce millésime, car sans ça, c’est un peu compliqué de le vendre. Quand ils pourront à nouveau se déplacer, nos courtiers et négociants pourront aussi faire le lien, en reprenant un rôle majeur de conseil et préconisation sur la qualité et le style des vins.”

Château La Tour Blanche
Miguel Aguirre (directeur d’exploitation) (photo ci-dessous)

“Ça me semble encore plus cohérent et puissant de montrer un effet de groupe. Si on joue tous la carte individuelle, les dégustateurs ne s’y retrouveront plus. Les journalistes ont envie de déguster, on a envie de faire connaître ce 2019 qui est un joli millésime, et il faut qu’on arrive à être cohérents dans nos re-sollicitations. Tout ce qui avait été annoncé par l’Union, on l’avait ici déjà un peu anticipé, on était prêts à accueillir même à titre individuel, mais tout a été stoppé net.”

Château Grand Mayne
Jean-Antoine Nony (associé-gérant)

“Je fais partie du Conseil d’administration de l’UGCB. Il y a eu une réunion de crise le lundi 9 mars, ce n’était pas évident de peser le pour et le contre, on marchait un peu sur des œufs sans savoir comment ça allait évoluer d’un jour à l’autre. Il y avait autant de propriétés pour le report que pour continuer, mais les événements n’ont pas laissé le choix, le report a été acté et c’est une bonne solution.”

Quel effet a pour vous ce report de la campagne Primeurs ? Comment gérez-vous la situation ?

Château Montrose
Hervé Berland (CEO)

“Ce n’est pas la première fois que la campagne des primeurs est un peu décalée. Il est de toute façon inutile de proposer nos vins aujourd’hui dans un marché international qui a bien d’autres priorités. Un décalage de plusieurs semaines sera acceptable. Nous continuons à travailler dans nos vignes et nos chais et le travail administratif se fait à distance, tout ceci dans le plus strict respect des consignes sanitaires de l’État.”

Château Malartic Lagravière
Séverine Bonnie (directrice marketing et communication) (photo ci-dessous)

“Comme le précisait Jean-Jacques (Bonnie), nous espérons que les Primeurs seront reportés et non pas annulés, voire restructurés d’une façon à pouvoir présenter les vins d’une façon collective. Mais à ce jour, il est encore beaucoup trop tôt pour envisager une quelconque date, période ou même des modalités… Est-ce que les gens vont quand même avoir envie de venir goûter les Primeurs en juin ou juillet ? C’est possible. L’Union comme nous tous sommes en train de réfléchir à des solutions. Fin avril-début mai, quand on sera peut-être un peu sortis du confinement, on pourrait par exemple envoyer nos échantillons avec des procédures ou réorganiser quelque chose, je n’en sais rien du tout… Certains parlaient aussi de septembre-octobre, pendant la période des vendanges. On peut gérer les deux, c’est un peu sportif mais c’est aussi une occasion de montrer les châteaux en fonctionnement. A ce jour, il y a beaucoup d’incertitudes. Ce qui est sûr en revanche, c’est que ce 2019 a le mérite d’attirer les gens, car c’est un super millésime. J’espère que nous et nos clients nous trouverons les ressources pour qu’il soit dégusté et commercialisé. Il n’y a aucune raison qu’on saute un millésime et ce serait très dommage, mais en même temps, la conjoncture n’est pas très favorable. Outre la question des Primeurs, actuellement, on continue à travailler avec un maximum de télétravail, mais une partie des équipes est aussi en chômage technique. Nous avons constitué des groupes WhatsApp pour continuer à communiquer et garder le lien.”

Château La Tour Blanche
Miguel Aguirre (directeur d’exploitation)

“Pour l’instant, on gère plus le quotidien pour le millésime 2020 que pour la campagne 2019. On essaie de mettre en place des choses pour pouvoir continuer à gérer la vigne. On a eu une fin d’hiver très pluvieuse, on n’a pas pu rentrer dans les terres, et le beau temps actuel accélère beaucoup le cycle de la vigne. Après ça, se posera la question de faire goûter les 2019 et de voir comment on recrée du lien avec nos partenaires journalistes et négociants pour mener cette campagne, qui devra avoir lieu. Ça va se construire une fois qu’on sera en capacité de bouger à nouveau. L’incertitude est de savoir comment elle devra être orchestrée, décalée, sur quel timing… En mars-avril, on est assez tranquilles à la vigne et la campagne œnotouristique n’a pas encore commencé pleinement, mais si on décale à fin mai-début juin, s’organiser va être compliqué. On ne va pas pouvoir reporter sur septembre, car, selon moi, les gens ne vont pas s’engager sur les primeurs 2019 alors qu’on est en train de récolter le 2020. Il faudra qu’il y ait une campagne, peut-être virtuelle, parce que des gens ont envie d’acheter et veulent avoir la possibilité de se positionner, mais elle sera atypique. Nous, on est prêts, nos échantillons et fiches techniques sont quasi-prêts. Si demain l’Union nous demande de faire des envois groupés d’échantillons, dans des conditions optimales pour maintenir la fraîcheur, on suivra les instructions, et je pense qu’il y aura toute la cohérence si on arrive à jouer groupé. On voit au jour le jour, et on s’apprête à être réactifs dès qu’on aura l’autorisation de déclencher.”

Château Grand Mayne
Jean-Antoine Nony (associé-gérant)

“En dehors du Coronavirus, même si les Primeurs étaient un peu plus compliqués du fait de l’atmosphère économique moins bonne depuis un ou deux ans, qui s’est un peu densifiée ces derniers mois, pas mal de voix se sont élevées pour dire que c’est une mise en marché importante. Ce qui est embêtant dans la situation actuelle, c’est que 2019 est un beau millésime, on est fiers de nos vins, on a envie de les présenter. Au-delà de l’événement annuel, et de la question de savoir si c’est la fin des Primeurs et si on va tous passer aux Livrables, il y a des économies qui tournent avec ça. Certes quand la conjoncture va moins bien, ça suscite moins d’engouement, mais quand ça marche bien, c’est très efficace. Je suis bien placé pour en parler, c’est le plus gros de mes apports de trésorerie à Grand Mayne. Si je ne fais pas de primeurs, c’est très compliqué, sachant que j’ai pas de mécène, banquier ou mutuelle par exemple, pour me soutenir. Quant au moment de ce report, certains prônent le mois de juin, d’autres septembre… Il ne faut pas non plus qu’on aille jusqu’au moment où on propose le 2019 alors qu’on aura le 2020, qu’il soit bon ou mauvais. Si on fait par exemple goûter en juin, le second problème sera de vendre nos vins, car il faudra que l’économie redémarre, et qu’il y ait un minimum d’enthousiasme et d’énergie… Ce sera du jour après jour, du cas par cas. Soit les achats démarrent dans la foulée, soit il faudra attendre septembre, je ne sais pas. On a peu de références historiques d’une telle crise mondiale, à part des guerres, mais c’est un peu différent. En attendant de voir comment évolue la situation, nos équipes continuent à travailler à la vigne, les salariés font du pliage, mais sont souvent seuls, et au chai c’est assez calme à cette période. Pour la partie administrative, on privilégie le télétravail au maximum. On essaie de respecter au maximum les injonctions gouvernementales, ce qui me semble être une sage décision pour sortir le plus rapidement possible de cette crise.”