Nouveau rebondissement dans la revente du château Beauséjour Duffau-Lagarosse à Saint-Émilion. La famille Cuvelier décide finalement de saisir la justice suite à la décision de la Safer, en avril dernier, de donner la faveur à la famille Courtin (groupe Clarins) et à Joséphine Duffau-Lagarrosse. Cette vente de 6,75 hectares, qui a avoisiné les 70 millions d’euros, continue de faire des vagues.

On pensait l’affaire terminée, le dossier classé dans la froideur calcaire des caves souterraines du château Beauséjour Duffau-Lagarrosse. Dans les artères piétonnières du village de Saint-Emilion, chacun était passé à autre chose, les regards se portant principalement sur les stressantes vendanges du millésime 2021 et le futur classement de 2022.

Pourtant, il n’en est rien. Six mois après l’apparente conclusion du dossier, un nouveau rebondissement vient relancer la machine : la famille Cuvelier, évincée par la Safer au printemps dernier, a décidé de contester l’arbitrage de cette dernière devant la justice.

Un scénario rocambolesque

Pour rappel, courant 2020, la trentaine d’héritiers composant l’actionnariat du château Beauséjour s’était majoritairement décidée à vendre la propriété – 1er Grand Cru Classé ‘B’ de Saint-Emilion – et avait choisi parmi les deux candidats la famille Cuvelier (face à Stéphanie De Boüard-Rivoal), propriétaire entre autres du prestigieux cru voisin Clos Fourtet. Par la suite, au cœur de l’hiver 2021, la famille Cuvelier a décidé, pour bénéficier d’une prise plus rapide d’exploitation et d’optimisations diverses, de remettre le dossier entre les mains de la Safer. Mais ce choix a ouvert la voie à d’autres acquéreurs par une publication au Journal Officiel. Ainsi Stéphanie de Boüard-Rivoal s’est à nouveau positionnée ainsi qu’une des héritières de la famille, Joséphine Duffau-Lagarrosse, adossée à la famille Courtin – groupe Clarins. Dès lors, la guerre de trois est copieuse et, en première instance du 19 mars 2021, la Safer donne un premier avis favorable au dossier de Stéphanie de Boüard. Le 7 avril suivant, la Safer se rétracte pour adouber finalement le dossier de Joséphine Duffau-Lagarrosse et de Prisca Courtin, représentante des intérêts de la famille.

Dans les deux cas, la famille Cuvelier se retrouvait le bec dans l’eau. Si Stéphanie de Boüard-Rivoal confiait alors qu’il faut être « élégant dans la défaite », les mots de Matthieu Cuvelier étaient davantage empreints d’aigreur : « Je suis surtout déçu, on essaie de digérer la décision, nous attendons les explications de la Safer, peut-être que demain nous argumenterons différemment, ce soir nous sommes dans un profond état de déception », déclarait-il à Terre de Vins ausoir du 7 avril.

« Les conditions n’ont pas été respectées »

Depuis, silence radio de tous les acteurs de ce dossier évalué à quelque 70 millions d’euros, jusqu’à ce mois d’octobre 2021 où la famille Cuvelier, représentée par le cabinet juridique bordelais Lexymore, décide d’assigner en justice la Safer, la société d’exploitation du temps des héritiers, la nouvelle société d’exploitation, la SAS Beauséjour-Courtin et en nom propre Joséphine Duffau Lagarrosse (la coactionnaire qui a pris la direction générale du domaine). La date limite pour contester la décision-acquisition approchait – six mois après la décision – et finalement la famille Cuvelier contre-attaque. « La Safer a confié la vente au groupe Clarins sous réserve de différentes conditions, nos avocats ont creusé et nous estimons que ces conditions n’ont pas été respectées, tout ça est assez technique, même moi je m’y perds un peu, cela relève des juristes, nous mettons surtout en cause les façons de faire de la Safer », explique Matthieu Cuvelier.

Pour le moment, une première audience aura lieu le 6 décembre au tribunal de Libourne au cours de laquelle des suites judiciaires seront données ou pas. Malgré ces assignations, Matthieu Cuvelier tient à dire qu’il n’y a pas d’attaques ad hominem : « Nous y allons de manière sereine et apaisée, c’est surtout la Safer qui nous scandalise, nous ne sommes pas des fouille-merde voulant déclencher une querelle de voisinage, nous n’avons rien à titre personnel contre la famille Courtin ou Joséphine Duffau-Lagarrosse, on n’y gagnera peut-être rien personnellement, on espère surtout que ça fera avancer les choses sur les pratiques d’une institution archaïque comme la Safer ».

Pour le moment, les principaux intéressés ne comptent pas épiloguer sur l’affaire : « C’est un dossier qui est entre les mains de la justice et la justice va faire son travail, je n’ai pas envie de remettre un euro dans la machine comme ça a pu se passer dans d’autres dossiers », réagit Philippe Tuzelet, le directeur général de la Safer Nouvelle-Aquitaine. Du côté des nouveaux propriétaires du 1er Grand Cru Classé B, le Château Beauséjour Duffau-Lagarrosse, on se refuse à tout commentaire.