Finalement et après prolongation, la Safer choisit Joséphine Duffau-Lagarrosse, adossée à la famille Courtin (Groupe de cosmétique Clarins), comme acquéreur du Premier Grand Cru Classé de Saint-Emilion. La Safer a voté pour la filiation. Les deux candidats éconduits, Stéphanie de Boüard (co-propriétaire et directrice générale d’Angélus) et la famille Cuvelier (Clos Fourtet, Château Poujeaux…), enterrent-ils la hache de guerre ? Réponse.

En première instance, le 19 mars 2021, la Safer avait donné un avis favorable à Stéphanie de Boüard. Cette décision avait provoqué un réchauffement climatique dans le landerneau du vin dont Terre de Vins s’est fait l’écho. D’autres titres comme Le Point ou Challenges ont suivi, s’emparant de l’affaire Beauséjour-Duffau-Lagarrosse, une vente suspendue à trois candidats, autant de poids lourds pour un bijou de quelque 70 millions d’euros. La Safer devait rendre son avis définitif le 25 mars et, face à l’enjeu, elle s’octroya un délai de réflexion supplémentaire. La pression est encore montée d’un cran à l’endroit des 6,75 hectares nichés à l’ombre du clocher de Saint-Emilion. Les cartes étaient rebattues avec son lot de gambits entre les trois candidats par voie de presse – le JDD, Libération… -, chacun défendant mordicus son dossier. Stéphanie de Boüard annonçait une installation familiale à Beauséjour et s’appuyait sur la première décision de la Safer. Le clan Cuvelier promettait la continuité dans l’excellence et le fait d’avoir été plébiscité – avant le passage à la Safer – par une grande partie des héritiers Duffau-Lagarrosse. Le camp Joséphine Duffau-Lagarrosse / Courtin s’invitait enfin dans le bouillon mais avec un projet tout autant ambitieux que ses adversaires et une membre de la famille, qui plus est œnologue et ingénieure agronome. Rarement, la vente d’une propriété dans le bordelais a fait autant de remous.

Un fabuleux destin

Ce mercredi 7 avril 2021 restera gravé dans sa mémoire. “C’est d’abord un jour sans fin et j’attends pour m’exprimer sur cette décision”, déclare simplement Joséphine Duffau-Lagarrosse qui vient sans doute de passer les semaines les plus folles de sa vie : elle a 31 ans. Au mois de juin de l’année dernière, le cru qui porte son nom est en vente. Détenu par une trentaine d’héritiers, le Château Beauséjour HDL ne dépend pas d’elle. Mais, connaissant chaque rang de vignes, c’est l’œnologue qui le fait visiter, le cœur serré. A l’automne, deux candidats sont officiels, la voisine Stéphanie de Boüard du Château Angélus et une autre voisine, la famille Cuvelier du Clos Fourtet. Il faut choisir, Joséphine ne choisit pas, elle s’abstient. La grande majorité des héritiers s’exprime pour les Cuvelier. L’affaire est entendue, JDL colle son menton sur le plexus, c’est un déchirement. Étonnamment, la vente est confiée à la Safer qui, selon la loi, doit faire une publication et ouvrir la voie à d’autres candidats. Stéphanie de Boüard revient dans le jeu et Joséphine ose également en trouvant en urgence un investisseur en la personne de Prisca Courtin – qui s’occupe des placements de la holding familiale. Le courant passe, le moral de “JDL” est au beau fixe et “notre dossier est en béton”. Le 19 mars, c’est la gueule de bois. La Safer penche vers Stéphanie de Boüard. Le 25, la Safer repousse sa décision finale, la pression monte, Joséphine essuyant au passage des escarmouches déplacées (propos sexistes, coup de téléphone anonymes…) Mais la jeune femme, bien aidée de son investisseur, tient bon. Ce 7 avril, la Safer l’adoube : Joséphine devient copropriétaire et co-gérante du domaine familial – entre les mains des Duffau depuis 1847.

La guerre semble terminée

Dans son communiqué, la Safer a tenu à rappeler les conditions dans lesquelles s’opère cette attribution. Quelques clauses méritent d’être citées : “De maintenir la propriété et l’outil de travail dans son intégralité en ne divisant pas le parcellaire, afin de ne pas faire obstacle au maintien du classement Saint-Emilion Premier grand cru classé. D’attribuer la propriété à la société Beauséjour-Courtin, détenue par la famille Courtin, sous condition de permettre et sécuriser l’installation de Joséphine Duffau-Lagarrosse, jeune agricultrice. De soutenir un projet d’agriculture durable respectueux de la biodiversité́. De maintenir le lien historique entre cette exploitation viticole et l’un des membres de la famille Duffau-Lagarrosse”.

Dans le camp des “perdants”, on se fait grand seigneur du côté d’Angélus. “Je pense qu’il faut être élégant dans la défaite, je salue quand même le travail difficile de la Safer, que je sais avoir été mené avec intégrité, et je tiens aussi à souhaiter bonne chance à la famille Courtin-Clarins dans ses nouvelles activités viticoles”, précise Stéphanie De Boüard, ne faisant pas allusion à un quelconque recours judiciaire. Davantage assommé, Matthieu Cuvelier préfère se poser : “Je suis surtout déçu, on essaie de digérer la décision, nous attendons les explications de la Safer, peut-être que demain nous argumenterons différemment, ce soir nous sommes dans un profond état de déception”. Désormais, le village de Saint-Émilion va pourvoir reprendre une vie quasi-normale, distances sanitaires obligent…