(photo AFP)
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Le 8 janvier 1996, il y a 25 ans exactement, François Mitterrand nous quittait. Esthète et gourmet, sans être un grand connaisseur en vins, il avait avec le Cognac une relation particulière, qui a peut-être contribué à forger ses convictions politiques…

Il y a 25 ans, la France pleurait François Mitterrand. Le promeneur du champs-de-Mars au chapeau mou et à l’écharpe rouge aimait les saveurs qui lui rappelaient son enfance à Jarnac. Il avait une affection particulière pour le restaurant la Cagouille à Paris où il déjeunait souvent le samedi, entre amis, avec Pierre Bergé et Georges Kiejman. Bien que commandeur de la confrérie du Tastevin (photo ci-dessous), Mitterrand n’était pas un grand connaisseur en vins mais entretenait une relation particulière avec le Cognac. Son grand-père, Jules Lorrain, a commencé sa carrière comme représentant de la marque Pellisson en Grande Bretagne. De retour en France, il a lancé sa propre maison. Mais, la chute du Second Empire et la crise phylloxérique eurent raison de sa prospérité. Jules Lorrain est alors contraint de se tourner vers un commerce moins noble en créant une vinaigrerie en 1883. Il constitue aussi un domaine viticole de 125 hectares. Son gendre, Joseph Mitterrand, le père de François, reprendra l’affaire. Sa famille figure ainsi parmi la petite bourgeoisie de Jarnac, ne pouvant prétendre appartenir à cette aristocratie des grands négociants du cognac, beaucoup plus ouverte sur l’international et méprisante à l’égard des vinaigriers. “La malédiction de ce vin acide qui tourne naturellement au vinaigre si on ne le distille pas s’avère aussi être une malédiction sociale”, ironise le géographe Eudes Girard.

Ce dernier s’interroge même : serait-ce cet antagonisme social qui aurait gêné l’intégration de François Mitterrand à l’école Saint-Paul d’Angoulême où les deux classes se côtoyaient ? De là à penser que son engagement socialiste tiendrait à une forme de revanche sociale, il n’y a qu’un pas… Poursuivant cette réflexion stimulante, Eudes Girard met en parallèle la trajectoire inverse d’un autre charentais : Jean Monnet, bâtisseur de l’Europe, dont l’engagement dans le négoce cognaçais, produit d’abord d’export, a très tôt ouvert l’esprit sur la nouvelle mondialisation qui se dessinait et forgé une conscience politique beaucoup plus libérale…

Un Président qui a su gérer avec compétence la crise de surproduction cognaçaise

Même s’il continuait à moquer le jargon savamment entretenu des négociants, aussi incompréhensible selon lui que celui des médecins ou des avocats lorsqu’ils vous parlent de votre dossier, devenu Président de la République, François Mitterrand sera pourtant amené à défendre leurs intérêts. L’appellation connaissait alors de graves problèmes de surproduction, qu’il analysait avec finesse, soulignant dans un discours de 1983 : “la concurrence d’autres alcools moins bons que le vôtre, mais aussi moins coûteux et les modifications de consommation qui ont multiplié sur notre marché intérieur les ventes d’alcool de céréales par vingt en vingt ans (…). Désormais il est clair que le maintien ou l’élargissement du marché du cognac ne peut se faire qu’en direction de l’exportation.” Philosophe et tirant les leçons de l’histoire de sa région, le Président de la République gardait confiance : “Nos ancêtres ont inventé le Cognac au 17ème siècle, parce que les vins qu’ils produisaient dans la Saintonge et l’Angoumois se révélaient paraît-il inaptes à supporter les voyages en mer ; ils n’avaient pas le pied marin. Vous avez trouvé le moyen de surmonter cette difficulté. Je ne vois pas pourquoi vous n’aborderiez pas les problèmes du présent et les problèmes du futur, bon pied, bon œil, pour trouver les réponses aux questions posées.”

Si Mitterrand est resté dans d’autres domaines célèbre pour ses nationalisations, et son goût de l’étatisation, sur la question du Cognac, il encourageait les professionnels à gérer de manière autonome leur appellation : “Votre rôle est irremplaçable. Nous n’avons pas à nous substituer à lui. A chacun son métier, à chacun sa responsabilité.”

Ce qui ne l’empêchait pas de demeurer conscient des inégalités sociales qui existaient à l’époque entre les vignerons et les négociants et de la nécessité d’une plus juste répartition des bénéfices au sein de la branche : “si le cognac se vend bien à l’étranger et même sur les marchés les plus difficiles, la viticulture qui est ici à la base de tout connaît des difficultés et certains viticulteurs sont même, je le sais, dans une situation dramatique. Je comprends que ce contraste soit mal supporté – comment pourrait-on accepter cette gêne, cette angoisse de la mévente sans un sentiment d’injustice lorsqu’on produit du cognac qui est toujours associé, même quand ce n’est pas vrai, à une certaine idée de richesse et de bien-être.” Pour résoudre cette crise sociale, Mitterrand a encouragé les accords interprofessionnels fixant un prix raisonnable pour les viticulteurs et établissant des engagements d’achat. Il a aussi soutenu les mesures d’arrachage et de distillation des excédents. Là-dessus, il a dû défendre la profession viticole auprès de la CEE qui voyait d’un très mauvais œil cette régulation du marché peu conforme aux principes du libéralisme.