(photo : Frédérique Hermine)
(photo : Frédérique Hermine)

L’appellation Fronton, qui a le quasi-monopole de la négrette, met de plus en plus en avant son cépage majeur et multiplie des cuvées mono-cépage en rouge et rosé.

Difficile de savoir si la négrette a été plantée par les Romains comme la plupart des cépages de l’Hexagone, si elle a été rapportée de Chypre par les Hospitaliers lors des croisades du XIIe siècle ou si elle est un cépage endémique des rives du Tarn. Après une forte expansion au XIXe siècle entre Haute-Garonne, Tarn et Tarn-et-Garonne, elle est mise à mal par le phylloxera et abandonnée par les Gaillacois au court du XXe siècle. Fronton en fait son cépage roi à l’obtention de l’AOC en 1975. Ce qui n’empêche pas les surfaces de diminuer progressivement pour remonter en pente douce à partir de la fin du siècle dernier avant de marquer à nouveau le pas. Sans doute à cause de sa sensibilité à la coulure, au millérandage et aux maladies, causes d’une production très irrégulière. Elle est aussi victime de la pression foncière croissante en périphérie de Toulouse (à la fin du siècle dernier, le vignoble avait perdu plus d’un tiers de sa surface en 20 ans… et 70% de ses viticulteurs).

Restructuration et reconquête

Dans le cadre du plan de restructuration du vignoble du Sud-Ouest, la replantation de la négrette est aujourd’hui subventionnée (c’est désormais 50% de l’encépagement). Elle doit représenter de 40 à 100% de l’assemblage frontonnais, complétée par syrah, cabernet franc, gamay et cot.
Pendant longtemps, la part de la négrette dans un rouge oscillait autour de 50% ; aujourd’hui, une vingtaine de vignerons sur 38 (sans compter la coopérative Vinovalie qui représente la moitié des volumes de l’AOC) proposent des cuvées 100% négrette, surtout en rouge (seulement 3 ou 4 cuvées rosés en mono-cépage). « De nombreuses cuvées sont en assemblage négrette-syrah, le cabernet tendant à perdre du terrain, constate Frédéric Ribes, président de l’appellation depuis 2010. Elle est de mieux en mieux maîtrisée mais encore difficile à exporter. Il y a 20 ans, on trouvait partout du fronton mais il était perçu comme un petit vin local et a ensuite fait l’objet d’un désamour, en particulier sur Toulouse. » Un comble lorsque de nombreux bars à vins préfèrent désormais jouer la carte gaillacoise alors que le vignoble frontonnais est à leurs portes.

Pour tenter de reconquérir les établissements toulousains, le syndicat édite un livre de recettes chaque année, distribué à près de 30 000 exemplaires dans les restaurants, maisons des vins, cavistes, bars à vins… « Nous avons sélectionné des chefs qui ont choisi des vignerons pour des associations mets-vins, précise le dynamique directeur Benjamin Piccoli. Et on y a intégré des propositions œnotouristiques – nous venons d’ailleurs d’obtenir le label Vignobles & Découvertes. »
Les initiatives se multiplient telles les ateliers chez les vignerons, des étapes gastronomiques, les viti-randos (avec dégustations en compagnie des vignerons ou avec des bornes sensorielles), des journées-découvertes dans des domaines avec cueillette, égrappage, foulage, visite de chais, dégustation de moûts… Un travail de segmentation de la négrette est également en cours afin d’élaborer une charte pour des cuvées à plus de 70% identifiées avec un logo sur la bouteille.

Des vins tendance, souples et fruités

La négrette donne des vins aromatiques, peu tanniques et peu acides, à boire plutôt jeunes, en rosé comme en rouge. Si on en trouve quelques hectares en Vendée et en Californie, c’est bien en terre tolosane que prospère la négrette (Fronton abrite d’ailleurs depuis une vingtaine d’années un conservatoire de près de 200 clones). Elle est le cépage principal de Fronton (passé en AOC Côtes-du-Frontonnais en 1975 et devenu AOC Fronton en 2005) qui en en a le quasi-monopole. Au même titre que le malbec à Cahors et le tannat à Madiran, la négrette représente une identité forte pour Fronton et un vecteur de communication.
Un atout précieux à l’heure d’un regain d’intérêt pour les cépages indigènes qui font la différence. L’élaboration de vins souples, ronds et peu tanniques suit également la tendance. Les rouges (plus des deux tiers de la production de l’appellation) sont fruités sur des arômes de fruits rouges et noirs (framboise, cassis, mûre, cerise), d’épices, de fleurs (violette, pivoine) les rosés floraux et souvent poivrés. Quasiment toutes les cuvées à 100 % négrette sont élevées en inox ou béton (sauf Kélina en barriques et béton) pour préserver le fruité naturel du cépage.

À goûter en 100% négrette :
La Folle Noire d’Ambat du Domaine Le Roc (9€), Négrette de Château Coutinel (1er millésime en 2018 – 8€), Naturellement Négrette du Château Saint-Louis (9,50€), Dame Négrette du Château Viguerie de Beulaygue (10€), Kélina du Château Boujac (13,80€), Château Plaisance cuvée Alabets (11€), Les Frontons Flingueurs du Château La Colombière (11€), L’Infini Négrette de Vinovalie (6€)… Et Roc’Ambulle en Vin de France du Domaine Le Roc en pet’ nat (10€).