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Les dégâts de Nils dans les vignobles, du Languedoc-Roussillon au Bordelais

Laure de Nils ©DR

Laure de Nils ©DR

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

23.02.2026

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La tempête Nils, d’une violence exceptionnelle, a causé de nombreux dégâts dans les campagnes françaises, surtout auprès des maraîchers, mais les vignerons n’ont pas été épargnés. Rafales à près de 150 km/h dans le Roussillon, paysages forestiers pulvérisés dans l’Aude, vignobles immergés en Gironde : au-delà des chiffres, encore en cours de consolidation par les chambres d’agriculture, cet épisode extrême a provoqué des dégâts matériels significatifs. Franz Vènes du domaine Massamier La Mignarde, Jean Henric de la cave de Pollestres, et Marie-Pierre Lacoste du château La Clotte-Cazalis, nous racontent comment ils ont vécu le passage de Nils.

La toiture de la cave envolée

À Pollestres, dans la plaine du Roussillon, la tempête Nils a frappé l’outil collectif. Jean Henric, président de la coopérative Laure de Nyls (du nom d’un hameau voisin), se souvient des plaisanteries à la cave, la veille de la tempête, sur l’homonymie du nom. « Par précaution, j’avais décidé de fermer les bâtiments dès le jeudi 12 février, pour éviter tout déplacement risqué des salariés ». Quelques heures plus tard, l’humeur n’était plus à la boutade quand la police a appelé vers 21h pour le prévenir que la toiture et les rideaux métalliques s’étaient envolés. « Près de 600 m² de toiture équipés de panneaux photovoltaïques ont disparu. Des briques ont été arrachées et ont endommagé des cuves neuves, encore vides, qui ont été déformées et qui sont aujourd’hui inutilisables. D’autres cuves se sont ouvertes sous l’effet du vent, et il faudra refiltrer les vins ».

Les dégâts matériels sont considérables, cependant la vigne encore en repos végétatif, n’a pas été touchée, même si des arbres ont été arrachés en bordure des parcelles. Plusieurs coopérateurs ont également perdu des hangars. La coopérative, née en 1932 et renforcée par plusieurs fusions dont la dernière date de 2025 avec les vignerons de Vallespir, regroupe aujourd’hui 173 producteurs sur environ 1 100 hectares. « La priorité est de reconstruire vite car la toiture doit être refaite impérativement avant août pour le début des vendanges ». Plutôt que de lancer une cagnotte, la coopérative a choisi de faire appel au marché et à la solidarité par l’achat : distributeurs, restaurateurs, cavistes et particuliers sont invités à soutenir la cave en achetant des vins parmi une vingtaine de références (dont deux médaillés au Concours Général Agricole de 2026). Ils sont également disponibles sur la boutique en ligne avec livraison gratuite à partir de 36 bouteilles. 

Cèdre et pins sur les toits

Dans le Minervois, au domaine Massamier La Mignarde, Franz Vènes se souvient d’un sentiment de sidération qui a duré une semaine. « Quand j’ai vu les arbres tomber les uns après les autres par la fenêtre de mon bureau, dans un fracas continu, j’ai de suite appelé mes enfants pour leur demander de rester confinés. On m’avait toujours dit que les cèdres ne craignaient rien. Et pourtant, l’un des plus gros s’est effondré sur la maison, et a arraché la toiture. Des pins ont transpercé celle de la cave. Et notre magnifique parc paysager à l’anglaise, l’un des rares qui restent dans le Minervois, est aujourd’hui dévasté. Devant ce paysage apocalyptique, on prend conscience à quel point on est vulnérable. »

Le choc est d’autant plus fort que le domaine audois est engagé depuis des années dans la vitiforesterie, approche pionnière visant à associer arbres et vignes pour renforcer la résilience des sols. « C'est un véritable plaidoyer contre les forêts mono-espèces comme les pins d’Alès qui avaient déjà été ravagés cet été par les incendies. 95% des arbres qui sont tombés, isolés ou en cascade, sont des pins, souvent anciens, mais pas exclusivement ». Des cyprès, des pins parasols et des cèdres ont cédé.

À l’inverse, les jeunes arbres récemment plantés dans les vignes ont mieux résisté. Après trois années de sécheresse, suivies de plus de 650 mm de pluie depuis décembre, les sols et les systèmes racinaires étaient fragilisés. Pour Franz Vènes, la leçon est claire : la clé n’est pas la performance, mais la robustesse, selon la formule du chercheur Olivier Hamant à l’INRAE. La réponse passe par la biodiversité, la diversification des essences, la plantation de feuillus à faible prise au vent, de fruitiers et de plantes fixatrices d’azote. Le domaine prévoit d’implanter environ un millier d’arbres appartenant à une centaine d’espèces. « Dans les années 50, un rapport de la chambre d'agriculture conseillait déjà de planter des arbres pour lutter contre la sécheresse et le gel de printemps. Sur le plan viticole, les sols en agroforesterie ont démontré leur efficacité grâce à une meilleure infiltration de l’eau, l’absence de ruissellement et d’érosion grâce au couvert végétal. Depuis trois ans, on ne laboure plus, on ne traite plus, et on observe une disparition des maladies, au prix parfois d’une légère baisse de rendement, difficile à dissocier des effets de la sécheresse ». Les pluies n’ont en revanche pas endommagé les vignes ; taillées de manière plus courtes, elles pourraient même bénéficier de cette recharge hydrique.

Reste l’urgence matérielle pour dégager les arbres, mobiliser des grues pour extraire le cèdre encastré dans la maison, faire face à une assurance du végétal plafonnée. « Quelques bénévoles sont déjà venus nous aider à déblayer, et la cagnotte mise en place par un cousin pourrait permettre de gérer l’immédiat.»

Massagnier La Mignarde ©DR
Massagnier La Mignarde ©DR

Les vignes pieds dans l’eau

À Barsac, à la confluence du Cirons et de la Garonne, la tempête Nils a surtout submergé les vignes. Chez Marie-Pierre Lacoste, propriétaire du château La Clotte-Cazalis, le vignoble a été inondé par la grande crue de la Garonne. Certaines parcelles sont encore sous l’eau. Pourtant, la vigneronne ne se montre pas trop inquiète : « En cette période de dormance hivernale, la vigne en repos végétatif supporte l’immersion sans risque majeur ». Historiquement, cette pratique a même été utilisée pour lutter contre le phylloxéra mais elle engendre d’autres incidences comme l’asphyxie de la faune dans les sols, le développement des champignons si l’eau stagne, des piquets cassés, des bois charriés par la crue jusque dans les rangs. « Cela implique également des retards dans la taille car les parcelles sont inaccessibles ».

Les bâtiments et le chai, situés en partie haute, ont été épargnés, parfois à quelques dizaines de centimètres près. « Le domaine a déjà connu des crues majeures, en 1980 et en 2021, mais notre inquiétude grandit forcément face à la possible accélération de leur fréquence dans un contexte de réchauffement climatique ». La vitiforesterie et l’enherbement, pratiqués depuis plus de dix ans, permettent de maintenir les sols qui se sont ressuyés plus rapidement, limitant l’érosion. En revanche, les arbres fruitiers plantés dans les vignes, déjà en début de floraison, semblent mal supporter d’avoir longtemps les pieds dans l’eau, et risquent un avortement de floraison.

Laclotte-Cazalis ©DR
La Clotte-Cazalis ©DR