Le millésime 2020 est en train d’être rattrapé par cet entêtant mildiou. Du cognaçais au Médoc, de la rive droite à l’entre-deux-mers, les taches s’installent sur les feuilles, conséquences des épisodes de pluies diluviennes et de fortes chaleurs. Bio ou pas bio, la guerre est annoncée.

Nicolas Thienpont, directeur notamment des Châteaux Pavie-Macquin, Beauséjour-Duffau-Lagarrosse et Larcis-Ducasse à Saint-Emilion, également propriétaire des Châteaux Puygueraud et La Prade en Côtes de Francs, est bien placé pour prendre la mesure du fléau. A la façon des poèmes laissés par les vignerons sur la crise du phylloxéra, il résume la situation. “Depuis lundi dernier la Peur sur la vigne se répand à Bordeaux ! / Le Minos du mildiou attaque dans l’ombre, dans l’humidité et la chaleur / Ce n’est plus reposant et quiescent / Mais implacable, inexorable, impitoyable/Sur la lancinante musique de Morricone / Et comme le taureau de Minos dévaste les terres, le cryptogame – et nous n’en sommes plus à l’exorde – se disperse, s’éparpille, se diffuse, s’ameute, se propage, se divulgue sous le masque du rot brun ! / Rien ne l’arrête ! / On le croit contenu, il renaît / On le croit vaincu, il se relève / On le croit abattu, il reprend de sa superbe / On cherche toujours un Letellier pour abattre Minos… / Grave, très grave !” Au-delà des métaphores culturelles, ces quelques lignes montrent que les viticulteurs sont en train de faire face en ce printemps à une copieuse menace. Du côté de Saint-Emilion, on évoque dans des propriétés jusqu’à 90% de pertes…

Du côté de Jonzac, dans le cru de la Petite Champagne de l’AOC Cognac, un propriétaire en profite pour montrer à sa jeune salariée comment on repère l’arrivée du mildiou sur les feuilles. “Je préférerais me passer de ce genre d’enseignement mais c’est la réalité, c’est une année compliquée, les averses sont denses et derrière il fait très chaud sans un poil de vent qui pourrait sécher cette humidité”, explique Laurent Carré. Ce constat s’entend, s’étend partout, de Pauillac à Cognac, des Graves jusqu’à Blaye en passant par l’Entre-deux-Mers, une zone qui cumule, pour certaines propriétés, avec les abats de grêle de la semaine dernière.

Au Château de Reignac, on a évité les grêlons mais le mildiou est bien présent. “On sait qu’il est là, c’est une très grosse sortie, la pression est plus forte qu’en 2018, ce n’est plus une question d’être en bio ou pas, la difficulté est davantage de trouver le créneau météo car il pleut souvent, il faut trouver le bon timing quitte à étaler les traitements”, explique le directeur technique Nicolas Lesaint qui souligne par ailleurs que de trop traiter en “SDN” (stimulateurs de défenses naturelles) stimule trop la plante et cette dernière ne réagit alors plus. Nous sommes à la fin de la période de la fleur et le moment est crucial. On observe partout une véritable course contre-la-montre pour que la grappe ne soit pas colonisée par le mildiou avant que les baies ne commencent à grossir.

“On espère que ça ne décroche pas mais on est inquiet, il faut tenir encore 3 semaines, tout le monde est touché, on se sert de notre expérience”, confie Gonzague Lurton qui conduit le vignoble du Grand Cru Classé Durfort-Vivens en agriculture biologique. Plus au nord dans la presqu’île médocaine, à Saint-Estèphe, Bernard Audoy, en viticulture conventionnelle, ne se cache pas non plus derrière son petit doigt. “Cette année celui qui n’a pas de mildiou c’est celui qui ne va pas dans ses vignes, la chaleur et l’humidité forment le cocktail parfait, vivement un beau ciel bleu avec du vent”, synthétise le propriétaire du Château Cos Labory.