Alors que la campagne des Primeurs s’est terminée il y a quelques jours à Bordeaux, retour sur trois grandes réussites du millésime 2019 à Pomerol : les châteaux Lafleur, Le Pin et Petrus, qui sont aussi trois des propriétés les plus exclusives du vignoble bordelais.

Dans la galaxie des grandes stars du vignoble bordelais, on connaît bien sûr les cinq Premiers Grands Crus Classés 1855 (Lafite Rothschild, Mouton Rothschild, Latour, Margaux, Haut-Brion), les quatre Premiers Grands Crus Classés ‘A’ de Saint-Émilion (Cheval Blanc, Ausone, Angélus, Pavie) et le légendaire Château d’Yquem, seul Premier Grand Cru Supérieur de Sauternes. Ces vins sont auréolés du prestige de leur classement, qui les positionne de facto parmi l’élite historique de Bordeaux. Le cas de Petrus est différent. Nom tout aussi mythique, il ne bénéficie d’aucun classement officiel, l’appellation Pomerol ne s’étant jamais prêtée à la hiérarchisation de ses crus. Juché sur un terroir unique, Petrus fait partie des vins les plus chers et rares au monde. Mais à défaut de l’avoir goûté, la plupart des amateurs en ont entendu parler. C’est peut-être moins le cas de ses voisins, les châteaux Lafleur et Le Pin, appartenant respectivement aux familles Guinaudeau et Thienpont (branche Jacques, installé en Belgique). Deux vignobles de poche – moins de 5 hectares pour Lafleur, moins de 3 hectares pour Le Pin, contre une douzaine d’hectares pour Petrus – qui produisent également des vins très confidentiels.

La rédaction de Terre de Vins a pu déguster ces vins en primeurs, et si leur mise en marché a été discrète, ils méritent d’être salués parmi les grandes réussites du millésime 2019.

Coup de chapeau en particulier aux vins de la famille Guinaudeau, qui outre le sublime Lafleur (considéré par l’auteur de ces lignes comme le vin le plus somptueux dégusté en primeurs), ont réalisé de très beaux 2019 sur leurs autres vignobles.

Château LAFLEUR – Pomerol
99-100

L’éclat et la pureté d’un panier de fruit frais rehaussé de fines notes florales dominent la première impression, annonçant une grande élégance, une race impressionnante. La bouche est somptueuse : tout est harmonie et équilibre dans cette texture en suspension, aérienne, suprêmement veloutée. Le fruit est juteux, les tanins parfaitement dessinés, mais c’est l’incroyable définition du vin qui ne cesse de subjuguer. Il se dévoile par vagues successives, évanescentes, délicates et complexes – ce qui semble commencer comme une musique de chambre se transforme en symphonie, c’est un paysage infini ou une toile de maître qui se révèlent, impossibles à capturer en quelques mots tant la palette des émotions qu’ils provoquent est multi-dimensionnelle. On est en présence de l’insaisissable, du sublime, et sans doute du plus grand vin produit à Bordeaux sur ce millésime 2019.
53% merlot / 47% bouchet (cabernet franc)

Les Pensées à Pomerol
97

La “petite sœur” de Lafleur, située sur une veine argileuse typiquement pomerolaise de 0,69 hectares (là où Lafleur naît sur un terroir plus argilo-graveleux), décline un profil tout en séduction. Le nez est charmeur, molletonné, presque oriental avec ses notes de bois nobles, d’épices douces et de fruits à coque. La bouche présente une superbe dimension, confortable, crémeuse, veloutée, mais dotée d’une texture très délicate et d’un magnifique grain de tanins. Ces Pensées n’ont rien d’un “second vin”, elles forment une sorte d’über-pomerol, un vin fantasmé, tout en souplesse et en amabilité, signé par une finale à la fraicheur revigorante (cèdre, eucalyptus) qui donne un supplément d’énergie à cette chair pulpeuse à souhait.
55% merlot 45% bouchet (cabernet franc)

Les Perrières – Bordeaux Supérieur
95-96

Si l’on transpose le vignoble de Lafleur sur un grand terroir calcaire du Fronsadais, où l’on trouve la roche sous 30 centimètres d’argiles légers, et que l’on laisse le cabernet franc prendre les devants, cela donne Les Perrières, une aventure démarrée en 2009 et un vin au caractère tout à fait passionnant. Nez très élégant, fuselé, puissant et racé, dont les notes florales entêtantes s’enrichissent d’une touche d’encre de Chine. En bouche, quelle énergie ! Une tension folle énergisé ce vin, vibrant, tonique, sanguin, à la construction verticale et traçante, sur la minéralité. L’ensemble est juteux et précis, d’une grande pureté. Une révélation, dotée d’un grand potentiel de garde.
59% bouchet 41% merlot.

Château Grand Village (rouge) – Bordeaux Supérieur
92-93

Vignoble de 14 hectares recentré depuis 2013 sur son cœur de terroir (plateau calcaire) et bénéficiant d’un gros travail de sélection sur le matériel végétal, ce bordeaux supérieur pourrait damer le pion à beaucoup de vins issus d’appellations plus prestigieuses. Fidèle à la “signature Guinaudeau”, le nez a beaucoup d’allure, signé par le floral (violette, iris) et un fruit noir net, appétissant. La bouche est centrée, mûre et croquante, sapide concentrée sur une bille de fruit juteux. L’ensemble est tenu par des tanins civilisés et une jolie tonicité.
72% sauvignon, 28% sémillon.

Château Grand Village (blanc) – Bordeaux
91-92

Ce blanc de la rive droite se signale au premier abord par sa dominante de sauvignon (mais pas n’importe lequel, voir ci-dessous), très typé mais pas variétal pour autant. Beaucoup de fleur blanche, d’agrumes, puis on évolue vers le chèvrefeuille et la pêche blanche, voire la poire bien mûre. Bouche mûre, mordante, salivante, dotée d’un gras bien équilibré, rehaussé par la tension. L’ensemble est fin et désaltérant.

Les Champs Libres – Bordeaux
95-96

Ce sauvignon de très noble origine, issu depuis 2013 des meilleures vignes de Sancerre, s’épanouit à merveille sur un cœur de terroir argilo-calcaire du Fronsadais. Son parfum désarmant, peau d’agrume, bouquet de fleurs sauvages, noisette fraiche, électrisé par un crayeux subtil, annonce déjà la couleur : on est en présence d’un grand vin blanc. La bouche est structurée, riche, presque tannique, avec beaucoup de mâche, mais l’ensemble est tendu et salivant. Un vin tactile, tout en texture, signé par sa chair de fruit blanc mûr à point et ses notes de pierre chaude. Remarquable.
95% sauvignon, 5% sémillon.

Voyons maintenant les notes et commentaires de la rédaction pour les deux autres stars de Pomerol :

PETRUS – Pomerol
98-99

Dès la première approche, c’est l’impressionnante profondeur du nez, son intensité envoûtante qui marque le dégustateur. On est en présence d’un vin-cathédrale où la puissance de la structure laisse entrevoir une lumière caressante et un souffle de fraicheur. Le merlot sur argiles de Petrus est inimitable, et il se distingue une nouvelle fois par sa densité, sa richesse aromatique et son immense précision. La matière est majuscule, se déployant lentement, coulante, tapissante, onctueuse, extraordinairement savoureuse, et habillée de tanins haute-définition. La force de ce vin s’exprime dans l’harmonie et l’élégance, jusqu’à la finale, qui se prolonge encore et encore. Un 2019 qui ne ressemble à aucun autre.

Château LE PIN – Pomerol
97-98

Jacques Thienpont préside à la destinée de ce micro-vignoble acquis en 1979, qui faisait initialement 1 hectare et en fait aujourd’hui un peu moins de 3. 100% merlot sur un terroir très graveleux, agrémenté de sables et d’argiles profondes, Le Pin s’est construit une solide réputation de vin confidentiel et très prisé des amateurs. Le millésime 2019 s’annonce sur un nez de velours, fin, floral, résolument délicat. La bouche est à l’identique, construite sur une matière douce, pleine et déliée, un très beau merlot tout en grâce mais non dénué de caractère. Fruit à point, sans exubérance, sanguin et salivant, tanins ciselés, fraicheur réglissée, légère note torréfiée en finale. De la retenue, de l’élégance et un beau potentiel de garde.

Retrouvez dans les kiosques le dossier Primeurs dans le numéro collector de Terre de Vins. 400 vins du millésime 2019 dégustés en exclusivité.