(photographies : Michaël Boudot)
(photographies : Michaël Boudot)

Michel Reybier incarne malgré lui l’image d’un homme intrinsèquement discret, rare et peu intégré dans le vignoble français. Pour « Terre de vins », le businessman – qui a fait fortune dans l’agroalimentaire avant de se diversifier et de constituer un très beau patrimoine dans le vin (Bordeaux, Provence) et le champagne (Jeeper) – se confie sur les ambitions qu’il porte pour Cos d’Estournel et dévoile le visage d’un homme affable, attaché à ses troupes et habité par le rôle sociétal du chef d’entreprise qu’il est depuis plus de cinquante ans.

Cet entretien a été publié dans Terre de vins n°70, disponible en kiosque et sur notre kiosque digital.

Tu as acheté Cos d’Estournel en 2000. C’était il y a vingt ans. Que représente pour toi ce 20e anniversaire ?
Cos représente un véritable coup de cœur. Quand nous avons acheté Cos, nous avons eu d’autres propositions. Je n’ai même pas regardé ! J’ai dit : « Cela sera Cos ou rien. » Ce domaine me passionne. Tous les éléments de ce métier incarnent la vie. Et la nature a toujours eu de l’importance dans les métiers que j’ai exercés. J’ai vraiment de la chance d’être à la tête d’un vignoble comme celui-là. Je veux apporter ma pierre à l’édifice et faire en sorte que Cos grandisse. À Cos, c’est le seul endroit où je me sens de passage. Dans les autres affaires que nous menons, nous ne ressentons pas ce même sentiment de transmission. Nous avons une chance incroyable. Alors, ne soyons pas des enfants gâtés ! Essayons de profiter de ce que nous ont laissé ceux qui étaient là avant nous.

Que doit-on retenir de ces vingt années ?
Quand je suis arrivé ici, j’ai dit : « La première chose qui compte, c’est le raisin. » Ça a l’air bête, mais ce n’était pas aussi évident que ça. Nous avons étudié les sols au mètre près. Nous avons étudié tous les pieds de vigne. Et, au final, je pense très sincèrement qu’on a apporté quelque chose. La preuve, c’est qu’aujourd’hui nous sommes très copiés et j’en suis ravi.

Quelles sont aujourd’hui tes priorités pour Cos d’Estournel ?
Nous laissons beaucoup plus s’exprimer le terroir. Nous produisons aujourd’hui des vins qui sont un peu moins concentrés qu’on ne pouvait le faire auparavant. Les vins sont beaucoup plus équilibrés. C’est ce qui correspond à l’attente consommateur, même si nos vins restent extrêmement sophistiqués et élégants. Nous avons pris ce virage. Je veux donc que l’on continue et je veux que Cos soit présent dans le monde entier. Je veux en faire la plus grande marque du monde.

La rumeur te dit régulièrement acheteur du cru classé voisin, château Cos Labory. Info ou intox ? S’étendre fait-il partie de tes projets ?
Si on me propose 2 hectares d’une grande qualité à côté de Cos, volontiers, mais nous avons déjà assez de quantités significatives et de grande qualité. La volonté d’achat de Cos Labory, c’est de l’intox ! Le propriétaire de Cos Labory travaille bien. Et ils sont heureux. Ils évoluent en famille, sont très impliqués dans cette appellation Saint-Estèphe et incarnent parfaitement les racines médocaines. Ce sont des gens d’ici, des gens qui défendent leur terroir. C’est vraiment des gens que j’aime bien.

Un mot sur les démarches environnementales ?
Il faut arriver au zéro défaut dans le vin et travailler en respectant l’environnement. À Tokay, nous travaillons en bio. En Champagne, nous avons beaucoup de parcelles bio. À La Mascaronne, en Provence, on est également bio… On basculera donc sûrement en bio à Cos, même si la biodynamie semble d’ailleurs plus légitime. Depuis dix ans, nous travaillons des parcelles à titre de test. C’est indispensable et je n’ai aucun souci avec ce sujet en tant qu’actionnaire. L’important, pour moi, est qu’il n’y ait pas de résidus, que les employés n’encourent aucun risque et que le produit soit bon.

Le rapport qualité-prix est un sujet qui semble te préoccuper…
Je suis très attaché au rapport qualité-prix : le consommateur nous suivra, mais ne nous suivra plus à un moment, tout Bordelais qu’on est. Aujourd’hui, je pense qu’on n’est pas chers. Tous les vins sérieux du monde sont plus chers que nous, que ce soit en Napa, aux États-Unis, ou en Bourgogne… Ce rapport qualité-prix qui est le nôtre, le marché ne le reçoit pas. Comment peut-on donc avoir la réputation d’être chers alors qu’on ne l’est pas ? Si le restaurateur ne multipliait pas par sept mais par deux le prix d’achat du vin, on verrait qu’on propose des vins abordables. Je milite pour que les restaurateurs aient des marges plus raisonnables et qu’ainsi nous vendions plus de vin…

La devise du château est « Semper fidelis », toujours fidèle. À qui as-tu juré fidélité ?
La fidélité, je la jure aux équipes. Je suis très attaché aux hommes, et je n’ai jamais connu dans mes affaires de gros problèmes sociaux. Je suis très attaché aux équipes, mais aussi aux valeurs. C’est ce qui se fait lever le matin. Je suis également attaché à la pérennité. Je suis passé dans pas mal d’affaires, et elles existent encore toutes.

Un mot sur la Champagne ? Quel est le projet ?
Je voulais apporter quelque chose sur le plan de la qualité. Tout le monde travaille bien. On est dans une petite barcasse très agile. On va construire ce qu’on est capables de faire avec 1 million de bouteilles, en étant le plus bio possible. C’est une entrée par la petite porte dans un produit que j’adore, qui nous amènera dans une antichambre. Je n’ai aucune autre ambition que de faire le mieux possible.

Ta plus grande émotion avec un vin ?
Comme nous sommes originaires de l’Ain, on était plus bourgognes que bordeaux. Dans la famille, on a toujours aimé les bons vins et les bonnes choses. À titre personnel, j’ai un souvenir d’un Margaux 1982 que j’ai eu la chance de goûter assez jeune. J’ai compris la différence avec les produits de nos régions et le Bordelais…

La cave de Michel Reybier aujourd’hui, comment est-elle constituée ?
Je suis très bordeaux par goût. Je suis d’ailleurs un peu monomaniaque. Je ne constitue pas une cave pour spéculer. Je ne suis pas un collectionneur dans l’âme. Je suis un consommateur. Nous avons la chance à Bordeaux d’avoir les meilleurs produits du monde. Quand je dis que je suis bordelais, c’est mon estomac qui l’est : il y a une digestibilité et un raffinement qu’on ne trouve pas ailleurs.

Tu as trois enfants et huit petits-enfants. Comment t’accompagnent-ils dans tes affaires et comment s’organisera la succession de Cos ?
La transmission en tant qu’actionnaire, c’est fait. La solidarité que je leur demande par rapport à l’avenir de Cos, c’est fait également. Juridiquement, tout est écrit dans le marbre. Reste le passage que feront après moi mes enfants dans Cos. Là, cela dépendra de ce qu’ils seront capables de faire. Je le verrai de là-haut et je dirai : « Bien joué » ou « Pas bien joué ».

En 1994, tu fus l’unique survivant d’un accident d’avion. En quoi cette catastrophe a-t-elle modifié ton destin ?
C’était un Falcon 10. Un copain me l’avait prêté. Trois personnes sur quatre ont péri… Avant cet accident, j’avais les mêmes valeurs, mais l’entrepreneur pressé prenait le pas sur l’entrepreneur qui veut être utile. Je veux être utile. L’accident de Formule 1 que tout le monde a vu à la télé, avec Romain Grosjean, c’est ce que j’ai connu. Depuis, je ne suis pas léger. Et j’ai le souci de l’intérêt général.

Quel manager es-tu devenu ?
Je veux justement que l’intérêt général soit au centre de nos actions. On travaille pour quelque chose et je veux que cela soit partagé. Je souhaite aussi que l’on soit transparent. Nous avons le droit à l’erreur, mais cela doit être fluide. J’ai horreur de la hiérarchie pour la hiérarchie. J’ai horreur des petits chefs qui bloquent le système. Il faut aussi trouver du plaisir, il faut donner envie aux gens de se lever le matin. C’est ce qui nous manque en France actuellement. On ne peut pas se faire taper sur la tête toute la vie. Et, si on veut envahir le monde avec nos vins, c’est la même chose : il faut avoir envie de le faire.

« Challenges » t’a classé, en 2020, 53e fortune française, avec un patrimoine de 1,9 milliard d’euros. Que fais-tu pour les autres ?
Je n’ai pas de salaire, je n’ai pas non plus de frais généraux sur mes boîtes et je ne me verse pas de dividendes. Tant que je serai aux commandes de mes affaires, ce n’est pas le profit qui guidera ma stratégie. Une affaire doit être rentable et doit pouvoir investir. Pour ma part, à titre personnel, je ne vis pas sur mes boîtes. Je suis à leur service. J’ai eu la chance de vendre ma boîte, c’est ainsi que j’ai toujours vécu sur mon capital. Je pense qu’un entrepreneur a un vrai rôle social. C’est là où je suis très sévère avec nos gouvernants actuellement, car ils nous obligent à être contre-nature. On doit faire grandir nos équipes, nos emplois permettent de nourrir des familles ! En dehors des actions caritatives, j’ai le sentiment avec mes entreprises de faire quelque chose pour la collectivité. On ne travaille pas que pour l’argent. La création d’emplois, c’est mon job et c’est utile pour la société.

Comment réconcilier ceux qui gagnent beaucoup d’argent et ceux qui sont à la peine ? Deux mondes s’ignorent chaque année davantage…
Tout vient d’en haut. Les Français sont comme on les fera. L’unité, ça se cultive. Donner l’envie, ça se cultive. Et fédérer les énergies, ça se cultive.

Qu’est-ce qui le matin te fait bondir et te donne envie de taper du poing sur la table ?
La destruction d’envie et de valeurs me rend malade. Cela me rend fou. Comment peut-on depuis des mois empêcher les jeunes de vivre ? Comment peut-on faire en sorte que ces petits entrepreneurs soient tous à la veille de la faillite ? Vous enlevez à tous ces gens l’envie de se lever le matin ! Et arrêtons de laisser penser que tous ces entrepreneurs qui ont trente ans de boulot derrière eux s’en mettent plein les poches… C’est dramatique.

Politiquement, qui a emporté ton adhésion à la dernière élection présidentielle ?
Emmanuel Macron a bien commencé, mais je pense qu’on juge les gens dans la difficulté. Il faut être conséquent dans la vie. Sans commentaire.

Que boira-t-on le jour de tes obsèques ?
J’ai imaginé une barrique spécialement pour cette occasion. Tu auras l’occasion de découvrir la surprise le jour de mes obsèques, car ce sera une fête quand même. Je veux laisser la surprise à mes invités…