Les Bienheureux, jeune marque française de spiritueux, est bien décidée à faire bouger les lignes. Ainsi de son dernier opus baptisé Thoreau qui se veut un pied-de-nez à un certain conformisme.

Les interrogations sur le monde dans lequel nous vivons, son organisation parfois perçue comme immuable sont tout à fait louables. La légalité de certaines composantes de notre société est parfois confrontée à leur légitimité. Vaste débat ici que celui des appellations d’origine contrôlées qui déchaînent régulièrement les passions. Celles-ci donnent un cadre, nous disent que les produits qui en sont issus doivent l’être dans des conditions strictement établies (zone géographique, cépages, techniques de production…) Cela doit normalement garantir une typicité, une identité et finalement une Histoire. A ce titre, je ne peux pas produire de cognac ailleurs que dans l’aire d’appellation définie par les textes. C’est comme cela. Évidemment, le sujet est complexe puisque l’on peut produire des spiritueux de même nature partout. On pense ici au whisky ou au rhum. Que je sois dans les Highlands écossais ou au Japon, en France ou en Inde, j’utiliserai de l’orge malté (si je veux produire un pur malt), de l’eau de source, des levures, un alambic et des tonneaux pour obtenir du whisky. Il en va de même pour les brandies. Finalement, AOP ou pas, tout cela reste cantonné à un cadre bien classique, en silos, où chaque spiritueux est produit selon une recette générique qui n’exclut pas, bien au contraire, de grands élans de créativité.

Casser les repères

Avec leur nouveau spiritueux, les Bienheureux (producteur du whisky français Bellevoye et du rhum Pasador de Oro) ont donc décidé de bousculer ce monde actuel des spiritueux. Non pas en perfectionnant une nouvelle fois un spiritueux existant, mais en créant une chimère nouvelle, associant plusieurs spiritueux différents. En l’occurrence, du cognac VSOP et des rhums guatémaltèques issus de miels de canne (jus de canne chauffé). De quoi susciter curiosité ou révolte, a minima des interrogations. Est-ce que cela a un sens ? Difficile à dire, l’expérience est neuve. Parfois, comme en gastronomie, la magie naît d’associations inattendues et improbables. Non pas que les émotions à la dégustation de Thoreau soient renversantes, ouvrant la voie à des sensations nouvelles. Mais force est de constater que le résultat est très harmonieux et plaisant. Impossible toutefois de nier ses origines avec un nez rappelant le rhum et une bouche où la finale élégante du cognac l’emporte. Le flacon est magnifique, l’étiquette vert fluo atypique, le prix relativement sage (49€).

Sur les bouchons est inscrite aléatoirement l’une des 14 citations choisies de Henry David Thoreau, philosophe américain auteur, entre autres, de la Désobéissance Civile en 1849. Ces idées puissantes, notamment dans le contexte de luttes fondamentales comme la fin de l’esclavage dont Thoreau s’était fait le chantre, semblent un peu décalées ici. Assembler du cognac et du rhum serait de la Désobéissance civile ? Non, pas vraiment. Alexandre Sirech rappelle que c’est un écho à l’histoire des Bienheureux qui ont dû parfois refuser d’appliquer certains règlements jugés iniques. Un coup de pied dans la fourmilière donc ? Oui assurément. Ce “Thoreau” permet donc de porter une vraie réflexion sur l’identité des spiritueux dans le monde d’aujourd’hui.