Isabelle Perraud n’en revient pas. La viticultrice du domaine des Côtes de la Molière (AOC Moulin-à-Vent et Beaujolais Village) vient de voir l’une de ses vignes déclassée pour défaut de palissage. Au-delà de l’incidence sur son activité, c’est surtout la procédure qui scandalise l’intéressée. Réaction.

Situé à Vauxrenard (69), le domaine des Côtes de la Molière est une propriété familiale s’étendant sur un peu plus de huit hectares, notamment sur les appellations Moulin-à-Vent et Beaujolais Villages. Dès 1999, Isabelle et Bruno Perraud ont entamé une conversion vers l’agriculture biologique, et l’ensemble du vignoble est certifié « bio » depuis 2005. Pas de traitement chimique, pas de désherbage, des rendements maîtrisés et une vinification sans soufre sont les grandes orientations de ces vignerons qui se battent pour faire vivre la vigne dans une région durement frappée par la crise viticole.

Densité, rendement et palissage

Il y a quelques jours, le domaine des Côtes de la Molière recevait un courrier de l’organisme certificateur Cibas agréé par l’INAO annonçant le déclassement d’une parcelle de 35 ares pour défaut de palissage : la vigne concernée est donc retirée de l’appellation Beaujolais Villages pour être transférée en Vin de France. Isabelle Perraud explique : « comme pour toutes les AOC, on doit respecter un certaine nombre de critères qui s’appuient sur des décrets établis par les vignerons. Il y a quelques années, l’AOC a autorisé les viticulteurs à réduire la densité de moitié, à 6000 pieds/hectares. Mais dans le même temps, le rendement autorisé par hectare est resté le même, à 50 hl/ha. Du coup, les ceps se sont retrouvés plus chargés, et pour soutenir cette charge, on a demandé aux vignerons de palisser les rangs avec des fils pour bien étaler la vendange et préserver la qualité ».

Problème : aux Côtes de la Molière, on est bien en-dessous de 50 hl/ha (on se situe plutôt aux alentour de 20) et l’application aveugle de ce décret se fait moins impérative. « Nous avons une parcelle de vieilles vignes qui produit peu, maximum 15 hl/ha, poursuit Isabelle Perraud. C’est une vigne en dévers, difficile à travailler, il n’était donc pas du tout utile de la palisser. Nous avons donc préféré utiliser des tuteurs en osier pour soutenir les ceps. Mal nous en a pris : l’organisme de certification est passé, et a décidé de déclasser cette vigne, sans chercher à comprendre notre décision ». Alors que Bruno Perraud essaie de jouer la carte du recours, Isabelle déplore cette situation qu’elle qualifie d’absurde : « c’est normal qu’il y ait des règles, mais il faut aussi essayer de comprendre la démarche des vignerons, de tolérer une certaine diversité. Avec toutes ces limites, on arrive à une standardisation du vin, et surtout, on décourage les vignerons ! Dans la région, ils sont de plus en plus nombreux à abandonner, et rien que dans notre commune il y a eu deux suicides ces dernières années… »

Difficultés récurrentes

Une sinistrose qui, pour Isabelle Perraud, est bien la pire des conséquences : « il y a tellement de vignerons qui ont abandonné que notre domaine est entouré de vignes en friches, en proie au mildiou. Du coup nous sommes obligés de défendre encore plus notre propre vignoble. C’est là que nous devrions être soutenus ! Il faudrait que l’AOC se penche sur la diversité et la défense des vignerons plutôt que sur l’application des décrets à la lettre. » Ce déclassement consterne Isabelle et Bruno, mais davantage par son principe que par son incidence sur leur activité.

Malgré ces difficultés (hélas assez récurrentes), Isabelle Perraud envisage le millésime avec beaucoup d’optimisme : « nous avons commencé à vendanger les parcelles les plus précoces en Moulin-à-Vent samedi dernier, une récolte petite, mais très jolie. Nous allons continuer ce week-end, et accélérer la semaine prochaine. L’avantage est que nous avons une exploitation très disparate, donc nous attendons que chaque parcelle soit bien mûre. En tout cas, malgré une année marquée par la grêle, la pluie et le mildiou, nous allons vers une très belle qualité de raisins ». Voilà, au moins, un grand motif de satisfaction.

Mathieu Doumenge