Hier soir, Terre de vins et la Caisse d’Epargne Aquitaine Poitou-Charentes organisaient une conférence chez le leader mondial du cognac. Parmi les invités : Mathilde Boisseau, Marc-André Selosse et Gilles Boeuf.

Ce fut un débat HVE, à haute valeur éducative pour une centaine de viticulteurs présents. Thème abordé : « Biodiversité, de l’enjeu à l’opportunité  : Le vignoble en première ligne, pourquoi et comment agir ». La conférence était organisée par Terre de vins, le négociant leader mondial du cognac, la Maison Hennessy et la Caisse d’Epargne Aquitaine Poitou-Charentes « La Caisse d’Epargne Aquitaine Poitou Charentes est d’abord une banque ancrée sur son territoire. Nous avons une équipe dédiée Vins et Spiritueux qui comprend huit personnes » explique Jérôme Terpereau président du directoire CEAPC.

Sur scène, Mathilde Boisseau, Directrice Vigne et Vin de la Maison Hennessy et deux scientifiques de renom : les biologistes Marc-André Selosse et Gilles Boeuf. Le premier, professeur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), est un spécialiste des sols. Le second, enseignant à la Sorbonne, ancien président du MNHM, est océanographe. Tous deux sont de fervents défenseurs du vivant, persuadés qu’il faut « arrêter de concevoir la nature comme une ressource exploitable à l’infini »

Nulle injonction

« La viticulture, c’est 3 % de la surface agricole utile de notre pays mais plus de 20 % des intrants utilisés en France », a souligné Marc-André Selosse, ajoutant que l’on pouvait encore « redresser la barre […] et ne plus abîmer la planète de nos enfants ».

« L’humain a oublié qu’il appartenait au vivant ; qu’en l’agressant, il s’agressait lui-même », a enchaîné Gilles Boeuf, précisant qu’il avait le plus grand respect pour le métier de viticulteur et « cette plante extraordinaire qu’est la vigne ».

Les scientifiques ont appelé à de nouvelles pratiques : abandon du labour, réduction drastique des pesticides, recours à l’agroécologie, expérimentation de cépages plus résistants aux maladies. Nulle injonction dans ces suggestions : « La science n’a pas de réponse toute faite » (Selosse), « elle n’est pas une opinion » (Boeuf). En d’autres termes : l’agriculture n’est pas un problème, elle constitue une partie de la solution.

L’agronome et œnologue Mathilde Boisseau, directrice Vigne et Vin de la Maison Hennessy, a expliqué comment le n°1 du cognac s’engageait. Elle a cité l’abandon progressif des herbicides, une expérience d’agroforesterie sur le domaine expérimental de La Bataille, en Charente, et le programme international « Forest Destination », avec la régénération de 50 000 hectares de forêts dans le monde à l’horizon 2030.

« Nous avons lancés depuis quelques mois le « Prêt à impact » qui vise à bonifier le taux des acteurs qui prennent des engagements et les respectent en matière d’environnement. » explique Ludovic Renaud, membre du directoire de la CEAPC.

Le temps long

« Cela fait sept ans que je travaille en Charente. J’ai vu le vignoble du cognac changer, les interrangs s’enherber, les couverts végétaux se généraliser. Oui, les 1 600 viticulteurs partenaires d’Hennessy améliorent leurs pratiques et sont prêts à changer. Mais ils ont besoin d’accompagnement et sont en demande de solutions. Nous avons besoin de la mobilisation de toute la filière et de la communauté scientifique », a déclaré Mme Boisseau.

Rodolphe Wartel, directeur de Terre de vins, animait le débat, parfois ardu mais toujours accessible. Il a réussi à diriger et replacer les échanges dans leur réalité locale : le vignoble charentais, dont la production d’eaux-de-vie s’inscrit dans le temps long. Ici, on ne confond pas vitesse et précipitation. On travaille pour les générations futures. Face à l’urgence environnementale, c’est sans doute une chance.

Après la conférence, quelques réactions express dans le public

Camille, viticultrice à Segonzac et Juillac-le-Coq (16) : « Le fond y est. Il y avait des arguments scientifiques solides, des éléments indiscutables, des chiffres éloquents. C’était passionnant ! Maintenant, quelles solutions concrètes ? Certes, il y a des pistes. J’ai aimé quand Marc-André Selosse a parlé du labour, bénéfique à court mais pas à long terme. Sur l’exploitation, cela fait déjà trois ans que nous ne labourons plus. Quand je suis arrivée, j’ai dit « on arrête tout », on enherbe tous les interrangs et on passe bientôt aux couverts végétaux. Mon père reste un peu sceptique, moi, j’y crois vraiment. On ne laboure plus que pour les plantations nouvelles. »

Pierre, viticulteur à Chadenac (16) : « J’ai des enfants. Je pense à eux, à la planète que nous allons laisser. Cette conférence m’a aidé à comprendre les erreurs qui ont été commises, autrefois. Il est encore possible de rectifier, de réparer tout cela, par de meilleures pratiques, notamment viticoles. Retrouver des arbres, des haies, limiter l’érosion des sols, mieux gérer les ressources en eau : nos anciens faisaient cela ! C’est un peu le retour du bon sens paysan. Les enjeux, hélas, sont aussi économiques… »

Julie, viticultrice à Villars-les-Bois (17) :« C’était intéressant. Prendre de la hauteur, se remettre en question, interroger nos pratiques quotidiennes, c’est vraiment positif. Ce qui est rassurant, aussi, c’est de constater que nous ne sommes pas à côté de la plaque dans la mise en œuvre de réponses concrètes, notamment l’enherbement des rangs. Après, quelles autres solutions ? Là, nous sommes parfois démunis. Nous aimerions réduire encore plus voire supprimer les intrants, pour notre santé et celles de tous, pour notre portefeuille, aussi… Mais comment les remplacer, comment trouver un autre paradigme ? Nous avons besoin de la science. »

Photos: @Solene Guillaud