Henri Bonneau, vigneron emblématique de Châteauneuf-du-Pape dont les cuvées étaient depuis plusieurs décennies très prisées des grands amateurs, vient de s’éteindre à 78 ans. Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde 1992, nous fait partager un souvenir d’exception.

A Châteauneuf-du-Pape, les vins d’Henri Bonneau étaient au moins aussi célèbres, aussi rares, aussi prisés des amateurs que ceux de Château Rayas. Des vins de distinction, des vins à l’épreuve du temps, méticuleusement ciselés par un orfèvre à rebours des modes et des tendances.

Henri Bonneau vient de s’éteindre. Né en 1938, incarnant la douzième génération de vignerons à la tête de la propriété familiale, son premier millésime remontait à 1956. Pendant plus d’un demi-siècle, il a tracé son chemin avec passion et constance, déclinant son style si particulier. « Ses vins étaient généreux et subtils, souvent suaves et complexes, exprimant bien ce que l’on attend d’un châteauneuf, avec un fruit très mûr, des épices, un côté envoûtant, mais il avait vraiment le secret de l’élégance, et c’est cela, la signature des grands. Même des amateurs non éclairés pouvaient deviner qu’il se passait quelque chose de rare, lorsqu’ils dégustaient ses vins », nous confie Philippe Faure-Brac.

Le meilleur sommelier du monde 1992 nous fait partager un souvenir exceptionnel vécu en compagnie d’Henri Bonneau.

« J’ai eu la chance de le rencontrer souvent, bien sûr j’appréciais ses vins, qui étaient déjà des légendes avant qu’il ne disparaisse ; mais j’aimais aussi l’homme, avec son sourire fédérateur, sa générosité incroyable, son côté poète, passionné de pêche, de nature… Un souvenir reste gravé pour toujours dans ma mémoire. Lorsque j’ai remporté le titre de Meilleur sommelier du monde, j’ai été invité à passer une journée avec lui. Nous sommes arrivés à sa cave en fin de matinée, et avons commencé à déguster ses vins sur fût, lui qui aimait travailler de très longs élevages. C’était un capharnaüm organisé, dans lequel lui seul savait se retrouver. Après deux ou trois heures de dégustation, nous sommes passés à table. Henri adorait cuisiner. Il nous a préparé ce jour-là des pieds paquets à la provençale, goûteux à souhait. Nous étions une dizaine de convives, et il a commencé à ouvrir des bouteilles, en remontant le temps. D’abord les grands millésimes des années 1980, puis 1978, 1970, 1961, 1959, 1955. Au moment du fromage, il est allé cherché du 1947, du 1945. Puis il nous a dit ‘tiens, Robert Parker a beaucoup aimé ce millésime’ puis il nous a servi un 1934. On est allé ensuite sur un 1929. Il était alors 20 heures, et Henri nous a dit ‘je crois que c’est le bon jour’. Il est allé chercher une bouteille très ancienne, que nous avons dégusté religieusement. ‘Oh les amis’, nous a-t-il dit, ‘ça j’en ai pas ouvert souvent dans ma vie, et je suis pas sûr d’en ouvrir encore’. C’était un 1893. On s’est presque mis à avoir la larme à l’œil, en partageant ce moment rare, exceptionnel. Hier encore j’ai reçu un SMS d’Antoine Petrus (Meilleur jeune sommelier de France 2007, Meilleur ouvrier de France Sommellerie 2011, NDLR) qui m’écrivait ‘Henri me parlait encore de ce fameux 1893 dégusté avec toi’. Et l’an dernier, j’avais passé une journée avec lui, il m’a dit ‘Philippe, on va pas ouvrir un 93 aujourd’hui’. Les personnes présentes pensaient qu’il parlait de 1993. C’est une grande figure qui s’en va. On savait qu’il était malade depuis un moment, mais sa disparition est un moment très triste pour nous tous. »

Ci-dessous : photo d’Henri Bonneau © Maika.fr