(Photo Julie Reux)
(Photo Julie Reux)

Le vignoble de Chinon a gelé deux années de suite, en 2016 et 2017. Passé l’abattement, les vignerons ont décidé que subir une troisième année de gel n’était pas envisageable. Ils ont donc élaboré un plan, avec un mot d’ordre : ensemble.

Les tours antigel se distinguent à peine dans l’horizon, pylônes gris métal de dix mètres de haut disséminés entre les rangs de cabernet. On les voit peu, mais leur présence témoigne d’un changement profond du vignoble.
Il y a un an, quand le gel a frappé le vignoble de Chinon, il n’y avait que dix tours, soit à peine 50 hectares protégés. Aujourd’hui, quelques jours avant d’entrer dans la « période critique » entre Pâques et les saints de glace, 50 tours se dressent, 36 rien qu’à Cravant-les-Coteaux, et un quart du vignoble est désormais protégé.
Ces tours ne sont pas arrivées là sans effort. Elles sont nées dans la souffrance occasionnée par le gel d’avril 2017.

« Encore une troisième année comme ça, et on disparaît »

De ces nuits-là, les vignerons de Chinon ne veulent plus en parler. « Vous savez, les agriculteurs sont assez pudiques… Et on nous demande sans cesse de raconter ce qu’on a ressenti, alors que ce sont de mauvais souvenirs », glisse Francis Jourdan, vigneron et président du syndicat. Un chiffre seulement : le rendement de Chinon, première appellation de Loire pour les rouges (en quantité), est tombé à 33hl/ha en 2017, contre les 55 autorisés. Et après un millésime 2016 déjà à 28hl/ha.

« Jusque là, quand ça gelait, on se disait ‘bon, on verra plus tard’ », relate Francis Jourdan. « Mais c’était tous les vingt ans… Là, la différence c’est qu’on a gelé deux années de suite. Encore une troisième année comme ça, et on disparaît. »
Transformant cette « fatalité » en « défi », « le collectif de Chinon a souhaité prendre son destin en main », explique le président. Ils ne sont pas partis de rien : « Il y avait déjà un savoir-faire, avec des résultats tangibles : ceux qui avaient déjà des tours, ils avaient du raisin. » Et déjà aussi l’habitude d’organiser des événements ensemble, comme les Vignerons dans la Ville. « Nous avons Rabelais comme ciment sociologique », avance le président du syndicat, pas peu fier.

2,6 millions d’euros investis, 40 nouvelles tours

De huit vignerons, la CUMA « antigel » est donc passée à 25 et 2,6 millions d’euros ont été investis dans un réseau de 40 nouvelles tours, pour protéger 600 hectares. En parallèle, une étude est lancée (et toujours en cours) sur les dispositifs par aspersion. D’autres techniques (hélicoptères, FrostGuard, etc.) ont été étudiés, mais abandonnés. 600 hectares de vignes « à risque » gélif restent sans protection, mais le chantier continue. Un réseau de stations météo est par exemple en gestation. Pour tout ça, les vignerons n’ont pas obtenu d’aide, ou très peu (*). « Nous, les vignerons, on n’attend pas que ça tombe du ciel », relativise Francis Jourdan.

Un an à peine après le gel, le réseau est donc en service. Les nouvelles tours sont plus modernes, fonctionnent au gaz (et non au fuel), et se déclenchent automatiquement en cas d’alerte. « On n’a plus besoin de se lever au milieu de la nuit, pour venir les allumer, une par une », explique Francis Jourdan. Malgré tout, les nuits d’avril s’annoncent difficiles. Les vignerons resteront « sur le qui-vive », un œil sur la météo, l’autre sur leur téléphone. L’alerte sera envoyée à tous les vignerons, en même temps. Le plan est prêt, et chacun sait ce qu’il a à faire. « Nous avons tous une responsabilité, et nous sommes tous solidaires. »

* Les aides : la Région Centre Val de Loire a financé une étude de grande ampleur en 2016. Le Département (37, Indre-et-Loire) a versé 25000€ pour l’étude sur l’aspersion (montant : 65000€), et l’Etat De l’Etat, 30% de décaissement comme aide à la trésorerie pour la CUMA.