Mercredi 16 Septembre 2026
Jean-Pierre Cointreau, Amaury Cointreau, Antoine Gosset, Julien Cointreau, @D.R.
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16.09.2026
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Le trophée Gosset récompense la transmission des savoir-faire. En 2025, il avait récompensé Thierry Marx. Pour cette 31ème édition, la maison a voulu mettre à l’honneur ceux dont elle a hérité et dont elle s’efforce de continuer l’histoire : la famille Gosset en la personne d’Antoine Gosset. Incarnant la 14ème génération de cette dynastie agéenne, c’est sous sa direction que la maison a été cédée en 1993 au groupe Renaud-Cointreau. Il nous raconte cette saga qui depuis 1584 a connu plus d’un rebondissement.
Vous trouverez un Pierre Gosset maire d’Aÿ en 1584, un autre en 1531. Ils étaient liés à toutes les grandes familles de la région, y compris les Moët. Plus récemment, mon grand-père André a épousé Suzanne Paillard de Bouzy. Et depuis toujours, ils ont été dans la production et le commerce des vins. On a exhumé un document officiel à la Bibliothèque nationale de France qui atteste de cette activité dès le XVIe siècle. Ils ont d’abord élaboré du vin rouge, puis du champagne à partir du XVIIIe siècle. Ce n’était pas une très grande maison. Jusqu’à l’époque de mon grand-père, on était entre 30 et 50.000 bouteilles. Une partie des raisins était issue des 7 ou 8 hectares que nous possédions alors sur Aÿ.
La Maison a vraiment décollé grâce à son fils Claude, mon oncle, après la deuxième guerre mondiale. On lui doit d’avoir réussi à passer le cap des 100.000 cols. Et il l’a fait en opérant d’abord un travail sur la qualité, lui-même était en effet d’abord un homme du vin, un technicien qui avait fait des études œnologiques. C’est ce qui nous a positionné dans le haut de gamme. Puis c’est son petit frère Albert, mon père, qui lui a succédé. Pendant la première partie de sa carrière, mon père a créé les parfums Rochas avec le couturier Marcel Rochas. Lorsque Marcel est décédé, mon père a continué à développer seul la société avant que l’affaire qui appartenait en majorité à la veuve de Marcel et pour une minorité à mon père ne soit vendue. Et c’est à ce moment-là, à la fin des années 1970, alors qu’il avait pris sa retraite, qu’il a racheté les parts de Gosset à différents membres de la famille, pour exploiter la maison avec mon frère aîné Etienne.
Avant cela, ma grand-mère Suzanne avait déjà été très audacieuse en convainquant les équipes de la Maison en 1947 de commercialiser le rosé dans une bouteille transparente. Nous avons été ainsi les tout premiers en Champagne à l’employer. On ne pouvait rêver meilleure façon de mettre en valeur la robe, surtout dans une appellation où, grâce à l’autorisation de la technique du rosé d’assemblage, on a une maîtrise beaucoup plus précise de la couleur qu’avec la technique du rosé de macération. Mais vous avez raison, plus tard, au début des années 1980, le coup de génie de mon père et de mon frère Etienne a été le lancement de la bouteille antique. Jusque-là, nous n’avions que des bouteilles champenoises. Et là où Etienne a été bien inspiré et tout à fait pionnier en Champagne, c’est qu’il ne l’a pas utilisée seulement pour le millésime, ce que déjà d’autres grandes maisons faisaient comme Moët & Chandon avec Dom Pérignon, mais aussi pour la grande réserve, un non vintage « moyen haut de gamme ».
Sur cette catégorie, c’était audacieux, parce que ces bouteilles coûtaient très cher à produire. On a d’ailleurs un peu tâtonné en sollicitant d’abord un verrier espagnol qui n’avait pas la technique ce qui provoqua la casse de beaucoup de flacons. Il faut aussi se resituer dans le contexte de l’époque, où beaucoup de maisons achetaient des bouteilles sur lattes et se contentaient de coller des étiquettes. Avec nos bouteilles spéciales, c’était la garantie que nous en étions bien les élaborateurs. Cela a tout de suite percuté chez les consommateurs.
Non loin de la distillerie Goyard. La maison historique a disparu un jour de 1944, détruite par les Américains. L’histoire est incroyable. Des avions partis d’Angleterre pour aller bombarder l’Allemagne n’ont pas trouvé leur objectif et sont revenus avec leurs bombes. Or, ils ne voulaient pas atterrir avec, c’est pourquoi ils les ont larguées sur Aÿ. La ville était certes encore occupée, mais ne constituait certainement pas un bastion stratégique. Il ne restait que deux vieux territoriaux qui faisaient des papiers. Ils ont détruit le tiers du bourg ! Nous avons cependant reconstruit la maison après la guerre. Et nous en avons profité pour constituer un très bel outil. Dans les années 1980, il était entièrement thermorégulé, et comportait des systèmes hydrauliques de pigeage.
Mon parcours professionnel a commencé assez loin des caves. Après le collège Saint-Joseph à Reims, j’ai fait l’EDHEC, puis j’ai débuté dans la métallurgie avant d’enchaîner avec la construction navale de plaisance (les bateaux Gib’Sea), qui est restée une de mes passions. Avant même de rejoindre la maison Gosset, j’avais ainsi appris à commercialiser des produits très différents, à construire des réseaux, à comprendre la diversité des marchés et surtout la nécessité de s'adapter en permanence aux périodes de crise. En effet, à peine arrivé dans le monde professionnel en 1972, j’ai dû affronter le premier choc pétrolier de 1973. En 1983, à la suite du décès de mon frère Etienne, mon père m’a demandé de le rejoindre dans la maison, pour épauler mon jeune frère Laurent. J’ai voulu continuer dans la lignée d’Etienne et en dix ans nous avons multiplié les volumes. Je me suis beaucoup tourné vers l’export, l’Europe, les Etats-Unis, le Canada, le Japon, Singapour…
Aux USA, les débuts ont été très difficiles, je n’avais d’abord que des petits importateurs qui faisaient de tout petits volumes. Mais c’est grâce à cela que j’ai fini par être repéré par une grosse société américaine, Stimson Lane, une filiale de U.S. Tobacco, dont la marque de tabac à priser Skoal était connue partout aux Etats-Unis. Ils comptaient parmi les 500 premières affaires américaines, de celles qui affichaient le meilleur taux de rentabilité.
Pour avoir une idée du niveau, ils finançaient des voitures de course à Indianapolis. Ils investissaient beaucoup dans le vin, ils avaient notamment acheté des domaines dans l’Etat de Washington et dans l’Oregon… Ils distribuaient aussi des vins européens et ils nous ont choisi. Compte tenu de la puissance de leurs équipes commerciales et de leurs moyens de promotion, nos ventes ont décollé. Au point qu’un jour, ils nous ont même proposé de créer une joint-venture pour produire des sparklings. L’idée était d’opérer un transfert de nos techniques champenoises vers les Etats-Unis, où la production coûtait beaucoup moins cher. Cela n’a pas abouti.
L’un des très beaux coups qu’ont réussis mon père et Laurent, a été la vente de quarts de bouteilles sur la compagnie Air France. Sauf que le vin était tellement apprécié des clients, qu’ils en redemandaient et Air France a préféré arrêter, cela leur coûtait trop cher… J’ai aussi vendu à la Lufthansa de la Grande Réserve et à la Japan Airlines.
Nous avons été propriétaires pendant un temps de Philipponnat, mais les synergies n’ont pas fonctionné. Nous avons aussi fait l’acquisition d’une propriété en Touraine, le château de la Grille à Chinon, que nous avons positionné très haut de gamme, dans une région où les élevages étaient à l’époque encore très courts, de même que le vieillissement en bouteille. Nous avons aussi racheté la Maison Ivernel à Aÿ, ce qui nous a permis dans nos actions commerciales d’avoir un champagne un peu plus entrée de gamme et de toucher certains marchés particuliers. Enfin, nous nous étions lancés dans le négoce avec la commercialisation d’un produit délicieux qui s’appelait le Muscat de Beaumes-de-Venise.
L’aventure familiale aurait sans doute pu continuer s’il n’y avait eu la crise de la guerre du Golfe, qui a provoqué un terrible effet ciseau en 1993. Le problème de la Champagne est de vendre ses bouteilles au moins trois ans après avoir acheté le raisin, dans un contexte où le marché peut avoir changé du tout au tout. C’est à ce moment-là qu’est intervenu la famille Cointreau. La transition s’est très bien passée. D’ailleurs, plus tard, lors d’une conversation entre quatre yeux, Jean-Pierre Mareigner, le chef de caves qui était arrivé dans la maison un an avant moi en 1982, m’a remercié en me confiant : « vous nous avez mis dans les mains des bonnes personnes ». Cela a été l’une de mes plus grandes joies.
Lorsque nous avons vendu, la maison avait pris une belle ampleur, elle produisait 500.000 bouteilles sous la marque Gosset et 100.000 sous la marque Ivernel. Nous avions de très beaux approvisionnements avec déjà plus de 100 livreurs grâce au travail relationnel de Jean-Pierre Mareigner qui était lui-même issu d’une famille de vignerons.

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