Jean-Philippe Delmas, directeur général du château La Mission Haut-Brion (également en charge du Premier Grand Cru Classé Haut-Brion) a inauguré ce matin la première des Master Classes de Bordeaux Tasting, avec une verticale de 2003 à 1995. Retour sur une dégustation d’exception.

Une très belle occasion de réexpliquer l’histoire et le terroir de ce cru classé de Graves, situé en Pessac-Léognan et voisin du légendaire Haut-Brion, « juste de l’autre côté de la route », classé parmi les cinq Premiers de Bordeaux. Créé par la famille de Lestonac au début du 16ème siècle, la Mission Haut-Brion doit son nom aux Lazaristes, « les prêtres de la Mission » qui en étaient propriétaires de 1682 jusqu’à la Révolution Française.

Les 26 hectares de la Mission, composés en majorité de cabernet sauvignon (47% ), merlot (42%) et un peu de cabernet franc (10%), appartiennent depuis 1983 au Domaine Clarence Dillon. « En 1935, Monsieur Clarence Dillon, banquier new-yorkais, rachète Haut-Brion par passion, là où tout était à vendre. On sait qu’il a également visité Cheval Blanc, Château Margaux, qui eux aussi étaient à vendre dans un marasme économique ambiant. Il faut imaginer qu’avant cette vente, l’ancien propriétaire avait voulu en faire don à l’Académie des Sciences de Bordeaux qui avait refusé faute de pouvoir l’entretenir », explique Jean-Philippe Delmas aux dizaines d’amateurs venus assister à cette Master Class de prestige. Puis par jeu d’alliances familiales, la Mission devient propriété de la Duchesse de Mouchy et de son fils, le Prince de Luxembourg. « Il n’avait que 14 ans lorsque sa mère a signé l’acquisition et était interne à Sussex, en Angleterre. Elle lui a demandé de venir en expliquant que ce moment était historique pour la famille », confie le directeur de la propriété.

« La différence avec son voisin Haut-Brion, c’est un terroir légèrement plus riche et qui oblige un peu moins la plante à creuser dans le sol. Et sans aucun doute, pas la même régularité dans les millésimes. C’est là où on reconnait l’excellence des grands vins », ajoute Jean-Philippe Delmas avant de débuter la dégustation.

Une décennie de millésimes dans les verres

« De 2003 à 1995, chaque millésime est unique. C’est comme un enfant, on « l’élève » d’une certaine façon mais il reste unique dans sa personnalité », souhaite imager Jean-Philippe Delmas pour entamer le bal. Et c’est flagrant dans le verre : du millésime 2003 « solaire et prêt à boire sur un nez de mûre, des arômes de boîte à cigare, de sauge, d’olive noire et d’épices », comme décrit spontanément par Gérard Basset, meilleur sommelier du monde 2010, au 1998 et son nez de « baies sauvages, sanguin et sa bouche tendue, veloutée d’une très belle élégance », les Mission Haut-Brion se suivent mais ne se ressemblent pas.

Un arrêt sur le 1995 est fait par le directeur de la propriété : « C’est le début d’une nouvelle ère économique à Bordeaux. Après la crise du début des années 1990 et la succession de petits millésimes, c’est l’année où la théorie du « French Paradox » émerge, les vins de Bordeaux deviennent de plus en plus demandés aux quatre coins du globe. Malgré nous, les grands vins deviennent objets de spéculation, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le consommateur, mais qui par ce processus, gagnent en qualité d’année en année : on sélectionne plus drastiquement à la vigne, donc le volume de vin diminue et le prix augmente. » Le 1995 s’exprime dans le verre avec profondeur : « des fruits noirs, de la viande séchée, des épices, une finale camphrée et mentholée » selon Gérard Basset, on l’imagine « sur quelque chose de très délicat comme un carpaccio de veau », glisse Sylvie Tonnaire, rédactrice en chef de Terre de vins.

La Mission Haut-Brion 2014 ?

« C’était la douche écossaise », se souvient Jean-Philippe Delmas. « Après un mois d’août très pessimiste, l’été indien des mois de septembre et octobre a sauvé le millésime. On a basculé de médiocre à très bon. Mais ce ne sera pas 2009 ou 2010. »
Désormais propriétaires de vignes à Saint-Emilion, les domaines Clarence Dillon font aussi déguster Quintus, leur nouvelle marque « en pleine construction » sur les 28 hectares situés dans le prolongement des vignobles d’Ausone et de Fonplégade. C’est à Bordeaux Tasting, au rez-de-chaussée du Palais de la Bourse aujourd’hui et demain…

Laure Goy