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Dans la Baltique, le trésor englouti de Louis Roederer

Bouteille de Louis Roederer vintage 1857 prélevée sur l'épave du Heinrich dans la Baltique

@Marak Cacaj & Tomasz Stachura - Baltictech - Bouteille de Louis Roederer vintage 1857 prélevée sur l'épave du Heinrich dans la Baltique

Auteur

Yves
Tesson

Date

20.07.2026

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C’est une histoire qui a captivé l’auditoire lors du « Live Magazine » présenté à l’occasion des 250 ans de la Maison Louis Roederer. Celle de la découverte d’une cargaison de bouteilles de champagne millésimées 1857 au fond de la Baltique adressée au Tsar Alexandre II. Celui qui a eu l’honneur de les remonter à la surface n’est autre que l’Américain Peter Liem, l’un des critiques du vin les plus en vue, mais aussi un passionné de plongée en eaux profondes.  Une découverte qui fait aussi écho à la dernière création de la Maison : la cuvée Cristal Late Release…

La mer Baltique est le paradis des chasseurs d’épaves. Et pour cause, les conditions de navigation y ont toujours été très difficiles, avec ses myriades d'îles, l’omniprésence des récifs, ses détroits périlleux, mais aussi ses tempêtes violentes. On recenserait dans ses fonds marins pas moins de 100.000 épaves. Elles intéressent d’autant plus les archéologues qu’elles sont dans un état de conservation remarquable en raison à la fois de la très faible température de l’eau et de la salinité modérée, qui limitent la propagation d’un ver marin responsable de la détérioration des bois des navires. Par ailleurs, la faible teneur en oxygène provoquée par le dépôt de certaines algues constitue un autre facteur non négligeable de conservation.

Thomas Stachura fait partie de ces grands plongeurs qui explorent ces trésors engloutis de la Baltique. Premier producteur au monde d’équipements de plongée profonde, ce polonais s’est spécialisé dans les épaves de la première moitié du XXe siècle en lien avec les migrations violentes subies par les peuples d’Europe centrale sous la pression des nazis puis des Russes. À l’été 2024, de retour de l’une de ses expéditions, alors qu’il se trouve à 35 kilomètres des Côtes de la Suède, son bateau passe au-dessus d’une épave gisant à 65 mètres de profondeur qu’il a déjà repérée. Par curiosité, et alors que le sonar laisse penser qu'il n'y a rien de très significatif à explorer, il propose à son premier plongeur, Pawel Truszynski, de descendre. Celui-ci va rester cinq minutes, le temps de prendre quelques photos et de repérer la présence d'une quantité importante de bouteilles. L’équipage, intrigué, se promet alors de revenir l’année suivante. Et c’est en 2025 qu’une première bouteille de champagne est remontée à la surface.

@Marak Cacaj & Tomasz Stachura - Baltictech

Le marquage sur le miroir du bouchon laisse penser qu’il s’agit d’un flacon de la marque Louis Roederer. Thomas Stachura entre alors en contact avec la Maison. Le chef de caves, Jean-Baptiste Lécaillon, se montre d’abord prudent. « On se méfie toujours des chasseurs de trésors, car ils veulent monnayer les choses. Nous avions déjà été contactés pour d’autres bouteilles, non seulement la dégustation était décevante, mais il était très difficile de garantir l’authenticité de la marque. J’ai vite compris que le cas était très différent et que Thomas était d’abord un chasseur d’histoires. Thomas m’a invité pour sa prochaine expédition sur l’épave, mais en y réfléchissant je me suis dit que la personne la plus légitime pour faire ce voyage serait Peter Liem. »

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Peter Liem, plongeur et spécialiste du champagne

Car non seulement ce journaliste américain vivant à Epernay est l’un des plus grands spécialistes du champagne au monde, mais ce que beaucoup ignorent, c’est qu'il est aussi un plongeur aguerri, qui a plongé en eau profonde à travers le monde entier, y compris dans les endroits les plus hostiles. Peter qui avait prévu de se rendre en Corée suspend immédiatement son voyage. « Je n’ai pas beaucoup hésité. La proposition de Jean-Baptiste allait au-delà de tout ce que je pouvais m’offrir ! » Il connaît par ailleurs la réputation de Thomas. « C’est une légende, qui n’est pas seulement un grand plongeur mais un photographe réputé. Il a découvert plus de 100 nouvelles épaves dans la Baltique. J’ai été frappé par son travail réalisé en collaboration avec le National Geographic pour lequel il a photographié un bateau de guerre suédois du XVIe siècle, le Mars. Il a assemblé des centaines d’images et reconstitué ainsi l’ensemble du vaisseau. »

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La mission confiée à Peter par Jean-Baptiste Lécaillon ? Rapporter au moins trois bouteilles intactes. Jean-Baptiste lui a fait quelques recommandations, parmi lesquelles celle de se méfier de la différence de pression en remontant, celle-ci étant susceptible de faire sauter le bouchon. Il s’est donc muni de muselets. « Pour être honnête, je n’étais pas certain qu’il y ait la moindre bouteille qui soit encore bonne. Imaginez l’état d’un bouchon après deux siècles passés sous l’eau. J’ai donc plongé. Je me souviens de l’eau froide, qui me glaçait le visage. Au fond, il faisait si noir que même avec la lampe de plongée dans ma main, je distinguais très peu de choses. Jusqu’au moment où j’ai vu se dessiner l’ombre fantomatique du bateau. Le pont entier avait disparu si bien que l’on avait accès directement à la cale et à ses marchandises. Il y avait là des bouteilles en terre cuite contenant de l’eau minérale, de la vaisselle en porcelaine et les fameuses bouteilles de champagne. Je me suis penché et j’ai commencé à en ramasser. Elles étaient beaucoup plus lourdes que je ne pensais. Les bouchons semblaient bien fermer, mais je ne pouvais savoir si la mer avait contaminé le champagne. Par prudence, nous en avons remonté une dizaine. »

L’identification du navire

Au moment où Peter récupère les bouteilles, on ignore encore tout de la date exacte du naufrage et de l’identité du bateau. « Le filet de pêche qui a arraché le pont du bateau a probablement emmené bien loin de là la cloche du navire, l’élément qui permet habituellement de l’identifier. Toutefois la cargaison nous a fourni de précieux indices. Les bouteilles en terre cuite d’eau minérale portent la marque Selters, une marque allemande qui existe encore et qui était consommée par le Tsar. On considérait en effet à l’époque qu’elle avait des vertus curatives. Nous avons contacté l’entreprise et celle-ci nous a indiqué que ce type de bouteille n’a été produit qu’entre 1835 et 1866. Nous avons donc récolté des informations dans les archives et c’est ce qui nous a mis sur la piste du Heinrich, un bateau allemand parti de Copenhague à destination de Saint-Petersbourg qui a sombré au sud de la Suède dans un violent orage en novembre 1861. Nous avons été particulièrement frappés par le manifeste, c’est-à-dire l’inventaire, de ce que contenait ce cargo. Il correspondait en tous points avec ce que nous avions retrouvé, à savoir 1920 bouteilles de Selters, douze caisses de porcelaine, et 30 caisses de Louis Roederer vintage 1857 marqués comme la propriété du Tsar. »

Autant dire que jamais on avait disposé d’une authentification aussi certaine sur des bouteilles aussi anciennes. D'autant qu'au XIXe siècle, les faussaires étaient légion. Même la longueur du navire correspondait. « Il ne manquait qu’un mètre, ce qui s’explique par la disparition du pont ».

Cette incroyable découverte confirme que déjà, 20 ans avant la création de la cuvée Cristal, le Tsar Alexandre II était grand amateur du champagne Louis Roederer. Ce n’est en effet qu’en 1876, à l’occasion d’une visite en Champagne, qu’il a fait cette commande très spéciale à la Maison d’un flacon parfaitement transparent, en cristal à fond plat, parce qu’il avait très peur d’être assassiné et qu’il pouvait ainsi s’assurer qu’il ne contenait pas de bombe.

Aussitôt arrivé sur le pont, après trois heures de remontée, Peter constate, sans pouvoir l’expliquer, que le niveau du champagne a légèrement baissé dans les bouteilles. Et désormais, il n’a plus qu’une obsession, goûter ces vins extraordinaires. « J' ai demandé aux autres membres de l’équipe si on pouvait en ouvrir une. Ils m’ont répondu "non, c’est une découverte archéologique. Dans les sphères académiques, ils ne nous autoriseront jamais". Je les ai regardés et je leur ai dit : alors on en ouvre une ? Et ils se sont exclamés "oui s’il vous plaît" tous les trois ! Thomas a versé du champagne dans des tasses à café en carton et nous avons goûté. J’ai avalé une première gorgée. Cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu déguster jusqu’à ce jour. J’ai eu le sentiment que toute ma carrière avait convergé vers ce moment. »

Jean-Baptiste Lécaillon qui a pu déguster ces champagnes un peu plus tard nous confirme leur conservation extraordinaire. « Au départ, le nez était soufré, c’était presque de la poudre à canon, avec des notes intenses de cacao et derrière, l’umami, mais pas n’importe quel umami, le vrai, celui du coquillage, de l’ormeau. Il y avait quelque part la mémoire de la mer. Puis, au bout de cinq à dix minutes, la boîte à épices s'est ouverte, on était sur le safran, les bois exotiques, le madère, avec un côté vieux Sauternes. S'il n’y avait plus de bulles, un échappement de gaz s'est quand même produit au moment du débouchage. L’une des bouteilles était à 98 g de sucre par litre et les deux autres à 110, ce qui correspondait aux dosages généreux du XIXe siècle, surtout à destination de la Russie. Le degré alcoolique se situait entre 9,8 et 10,5, sachant qu’à l’époque, on ne chaptalisait pas, mais on mutait avec de l’esprit de cognac ou de la fine de champagne lorsqu’on voulait renforcer le degré. Le PH était incroyablement bas, 3,14, témoignant d’une climatologie aujourd’hui disparue. »

@ Louis Roederer

Cristal Late Release : un clin d’œil à l’œuvre du temps

Alors que la Maison Louis Roederer fête cette année ses 250 ans, cette découverte entre en résonance avec une toute nouvelle création de la gamme Cristal, la cuvée Late Release. Le projet a jailli il y a une quinzaine d’années. « J’étais chez un vieil ami, qui m’a servi une bouteille de Louis Roederer millésimée 1945. C’était d’une fraîcheur incroyable. Je suis allé consulter nos archives et je me suis aperçu qu’au sortir de la guerre, alors que nos stocks avaient été dévalisés, ils n’avaient pas eu le choix que de sortir le millésime 1945 au bout seulement d’un an de vieillissement sur lie. Pour renforcer l'effet de cette autolyse très courte, ils ont eu une idée brillante, celle de poignetter les vins, c’est-à-dire de procéder à l’équivalent du bâtonnage mais en bouteille, pour permettre aux lies remises en suspension de larguer tout ce qu’elles avaient à larguer. 1945 était une vendange chaude et on peut penser que sur ce type d’année où le fruit est plus marqué, laissant moins de place à l’expression de l’autolyse, il faut de ce fait une autolyse qui soit sans doute plus intense, mais peut-être moins longue. »

@ Louis Roederer

La Maison a donc voulu réutiliser cette technique, mais sur un principe un peu différent. Le poignettage a lieu non pas après un vieillissement sur lie très court, mais au contraire après un vieillissement sur lie très long, lorsqu’un millésime de Cristal est remis sur le marché pour une deuxième édition. Le deuxième déclic pour Jean-Baptiste Lécaillon est en effet venu d'une autre expérience : « Lorsque j’étais jeune chef de caves et que j’ai lancé en 1999  Cristal 1990, les grands journalistes qui avaient été invités à Reims ont osé me dire ce qu’ils n’auraient peut-être pas osé dire à un chef de caves plus vieux et installé : "écoute, ton vin est délicieux, mais c’est encore un bébé, nous ce qu’on veut, c’est un vin abouti, pas une promesse". Cristal Late Release 2008 sort ainsi seulement au bout de 17 ans, et vers la fin du vieillissement sur lie, la Maison procède à ce fameux poignettage, pour lui donner à la fois plus d’épaisseur et de fraîcheur. Elle procède aussi à un long vieillissement post dégorgement, en l'occurence quatre ans pour ce 2008, que l’acheteur peut prolonger encore. Pour moi, l’idéal est d’avoir autant de vieillissement sur lie que de vieillissement dégorgé. Je pense en effet qu’il y a deux temps dans le vin. Le temps organique, qui est celui des levures, vivantes puis mortes, où le vin s’enrichit des résidus de vie que sont les acides aminés. Et une fois dégorgé, une phase de minéralisation. Le vin n'a dès lors plus cette matière organique que sont les lies, et en les soustrayant, les éléments qui restent se précisent, la matière s’étire, le vin s’essentialise. Paul Valéry disait au sujet du vin qu’il était le fils du soleil et de la terre, je pense que le champagne est le fils de l’organique et du minéral. Sur 2008, le fait que le temps organique ait été plus long que le temps minéral peut se justifier. 2008 est une année froide et déjà très minérale par nature, qui a davantage besoin de la matière qu’apporte le vieillissement sur lie. Sur 2015, année très solaire, il en irait peut-être différemment. »

@ Louis Roederer - Jean-Baptiste Lécaillon et Frédéric Rouzaud