À Cos d’Estournel, joyau de Saint-Estèphe trônant au sommet du Médoc, l’effervescence des Primeurs a déjà commencé. Jean-Guillaume Prats, Président-directeur général du Second Grand Cru Classé, nous fait partager les coulisses de cette période stratégique.

En arrivant au Château Cos d’Estournel, on n’est plus tout à fait dans le Médoc, mais un peu au bout du monde. Louis-Gaspard d’Estournel, qui fit le prestige du vignoble au début du XIXème siècle, exportait ses vins jusqu’aux Indes. Épris de charmes orientaux, celui que l’on surnommait le “Maharadja”, surmonta ses chais de pagodes et fit venir une porte d’un palais de Zanzibar. Aujourd’hui encore, parallèlement au chai gravitaire ultramoderne qui a vu le jour en 2008, Cos d’Estournel cultive ce style oriental et foisonnant qui en fait un inimitable joyau. Et que dire des vins ? Envoûtants et racés, ces “super seconds” dignes des Premiers Crus Classés figurent parmi les plus convoités du Médoc. Alors que s’annonce la campagne des Primeurs à Bordeaux, période fatidique qui va donner le “ton” du millésime 2011 et sa valeur sur le marché, Jean-Guillaume Prats, Président-directeur général de Cos d’Estournel, fait partager aux lecteurs de Terre de Vins les coulisses de ce moment clé.

Jean-Guillaume Prats, comment se présente ce millésime 2011 ?

Qualitativement, il est indubitablement en dessous du 2009 et du 2010. Il ne figurera pas parmi les grands millésimes de ces quinze dernières années, mais s’inscrit plutôt dans la lignée des millésimes plus “marchands”, comme les 2004, 2006 ou 2007. En terme de style, 2011 correspond à un type de vin que l’on avait un peu oublié. Comme les 1975 ou les 1986 : des vins très tanniques, avec des acidités élevées, de grands vins de garde dont on a l’habitude de dire qu’ils ont un style plus “anglais”, plus “claret”. Moins d’alcool, un profil moins rôti, plus sur la fraîcheur et la vivacité.

Et du point de vue du marché, quelles sont les perspectives ?

Clairement, Bordeaux est allé très haut sur les prix en 2009 et 2010, sous l’effet de la demande. Nos clients à l’étranger ont acheté ces vins, mais ils se disent que, 2011 étant de qualité inférieure, il ne présente un intérêt que s’il y a un recul des prix. Le dilemme qui se pose à la propriété est donc le suivant : si je souhaite vendre, je dois faire un effort significatif de prix car c’est ce que le marché attend ; mais je peux avoir un autre pari, qui est de ne pas vendre, car j’anticipe qu’il peut y avoir une grande demande mondiale dans les prochaines années, et cela ne m’inquiète donc pas de constituer du stock. Chaque propriété prendra des décisions en fonction de cette problématique.

Quelle sera la vôtre ?

Je ne sais pas à ce jour. Cela dépendra bien sûr de l’accueil réservé par les critiques et les acheteurs qui vont débarquer dans une semaine à Bordeaux.

Pouvez-vous nous expliquer comment se déroule la période des Primeurs à Cos d’Estournel ?

Concrètement, nous avons déjà commencé depuis quelques jours à recevoir certains journalistes et de grands acheteurs internationaux. Par exemple, j’ai vu ce matin Monsieur Yasuhisa Hirose, président-fondateur de la chaîne Enoteca au Japon… Certains viennent plus tôt que les autres, une dizaine de jours à l’avance. Puis à partir du 2 avril, les choses s’accélèrent : toute la journée, dès 8h30, les rendez-vous s’enchaînent, tous les quarts d’heure. Nous recevons entre 400 et 500 personnes par jour. C’est une logistique énorme. Nous faisons à chaque fois goûter quatre vins : cela fait entre 1600 et 2000 verres, des échantillons frais à mettre à disposition des dégustateurs, de bonnes conditions de travail, du personnel pour répondre aux questions, un document analytique mis à disposition de chaque visiteur. C’est un peu comme la Fashion Week ou le Festival de Cannes : une période d’effervescence qui demande beaucoup d’organisation, brasse beaucoup de monde, que l’on doit gérer avec sérénité et sens du détail.

Récemment sur notre site, Michel Bettane s’est montré assez critique envers le système des Primeurs. Qu’en pensez-vous ?

Il a raison. Cela ne reste que des vins en barrique dont l’élevage n’est pas terminé, l’exercice est donc très compliqué. Seuls quelques dégustateurs extrêmement avertis, qui ont des années d’expérience, ont la capacité à se projeter dans l’avenir pour deviner comment le vin va évoluer. Il convient donc de garder raison : c’est un peu comme un défilé de haute couture lors duquel, au lieu de vous montrer une robe de soirée, on vous montre un plastron ou un canevas. En revanche, il faut être parfaitement conscient que pour les plus grandes marques de Bordeaux, c’est-à-dire les cinquante étiquettes qui comptent, le vin dégusté en Primeurs est le parfait reflet du vin qui sera mis en bouteille.

Historiquement, quels sont les marchés de prédilection de Cos d’Estournel ?

L’histoire de Cos d’Estournel est très riche, et fortement liée à l’Orient. Depuis que les marchés asiatiques ont pris leur essor, nos vins en ont indéniablement profité, peut-être plus que d’autres. L’Asie est aujourd’hui une partie significative et largement majoritaire de nos ventes. Le Japon, mais aussi Hong-Kong, Macao, Singapour, Taïwan, et la Chine continentale.

Comment percevez-vous ce marché chinois en ébullition depuis quelques années ?

La première chose qui me frappe en Chine est l’extraordinaire capacité des dégustateurs à apprendre, et très vite. Ils ont une telle soif de compréhension et de découverte que l’on pourrait presque dire aujourd’hui que la Chine n’est plus un marché émergent. L’autre point important est que le marché est dominé par quelques très grands importateurs et distributeurs, autour desquels se mettent en place des petits opérateurs : le marché est en train de se structurer. Les grandes villes comme Pékin, Shanghai, Shenzhen, sont aujourd’hui parfaitement structurées, et le marché s’étend aujourd’hui aux villes “secondaires” (de 5 à 10 millions d’habitants…) qui se développent considérablement.

Quels sont les atouts de Bordeaux sur la scène internationale du vin ?

Bordeaux a plusieurs forces indéniables. La première, c’est le volume : aucun autre vignoble au monde n’a la capacité à proposer un aussi grand nombre de bouteilles d’un aussi grand niveau qualitatif. Par exemple, Robert Parker a récemment attribué la note maximale (100/100) à 19 vins de Bordeaux sur le millésime 2009. Cela fait une addition de 170 000 caisses produites pour ces seuls vins : cela veut dire que Bordeaux a produit 2 millions de bouteilles qu’un homme, Parker, juge absolument parfaites. Quelle autre région viticole peut en faire autant ? L’autre atout de Bordeaux est sa simplicité : le vignoble bordelais est plus facile à “comprendre” que la Bourgogne, par exemple. Il y a aussi le style des vins de Bordeaux, qui correspond au goût des consommateurs. Les vins n’ont jamais été aussi bons, par la conjonction du réchauffement climatique et de la prospérité, qui a permis plus d’investissement et d’attention aux détails. Les vins sont digestes, faciles à boire, rafraîchissants. Enfin, il y a la “machine de guerre” bordelaise : l’union des grands crus, la commanderie, autant d’organismes qui font résonner le vin de Bordeaux à travers le monde. Les Bordelais voyagent beaucoup pour faire découvrir leurs vins.

Après le chai gravitaire qui vous avez inauguré en 2008, quels sont les “grands projets” de Cos d’Estournel ?

Nous construisons actuellement une chartreuse, qui doit être terminée pour Vinexpo 2013. Elle va comprendre huit suites de grand luxe, dignes d’un palace, aménagées par le même décorateur que le Grand Hôtel de Bordeaux. L’idée est de recevoir nos grands clients, les grands collectionneurs, pour leur faire partager un moment de magie dans un environnement exceptionnel, portant la signature de Cos.

Propos recueillis par Mathieu Doumenge