Hervé Berland. Photo : Laurent Theillet
Hervé Berland. Photo : Laurent Theillet

Après 10 ans à la tête de Château Montrose (2ème Grand Cru Classé de Saint-Estèphe) et 45 ans de carrière au service des grands vins de Bordeaux, Hervé Berland passe la main à une nouvelle direction. Mais il ne tire pas sa révérence pour autant, comme il le confirme à « Terre de Vins ».

À l’heure de confier les clés de Château Montrose à une nouvelle direction, est-ce que le mot « retraite » est approprié ?
Pas du tout ! Pour commencer je n’aime pas ce mot, qui a une connotation de défaite, comme une retraite militaire. Les Anglais, au moins, font la distinction entre retirement et retreat. J’ai la chance d’être en bonne santé et d’aimer intensément ce que je fais : je veux continuer à travailler dans le métier des grands vins, auquel j’ai consacré 45 ans de ma vie. C’est un univers qui me passionne toujours autant, un miracle de la nature toujours renouvelé. Je suis, aussi, profondément attaché à l’aspect humain et collectif, l’émotion du vécu en commun. J’ai toujours cru au travail en équipe, c’est pourquoi je lance une activité de consultant pour accompagner des propriétés dans leur stratégie et leur représentation. J’ai noué des relations très fortes avec Martin Bouygues, qui m’a accordé sa confiance il y a dix ans pour diriger Montrose et continue de me l’accorder, en me confiant un rôle d’ambassadeur et de conseil auprès de la nouvelle direction. Mon successeur va avoir fort à faire en reprenant les rênes non seulement de Montrose, mais aussi de Tronquoy-Lalande, de Clos Rougeard, du Domaine Rebourseau en Bourgogne, de notre marque de cognac… Je vais donc encore assurer quelques fonctions de représentation. Je vais par ailleurs collaborer avec la maison de ventes aux enchères américaine Hart Davis Hart, qui me mandate pour les accompagner dans la recherche de grands vins à travers le monde.

Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru à Montrose, et plus largement sur vos 45 ans de carrière ?
En 45 ans, j’ai eu la chance de vivre une grande épopée du vin, tant cet univers s’est considérablement transformé entre les années 1970 et les années 2020. Au départ, je ne me destinais pas à ce métier, j’étais attiré par une carrière dans l’hôtellerie – j’ai fait mes débuts à 15 ans, au milieu des années 1960 au Grand Hôtel de Bordeaux, puis suivi l’école hôtelière de Toulouse et de Paris. J’adorais ce métier, j’adorais aussi les voyages, mais c’était difficilement compatible avec la vie de famille que je commençais à avoir. J’ai donc voulu me tourner vers le monde du vin, qui me permettait davantage de concilier les deux. C’est en répondant à une petite annonce que j’ai rejoint le groupe Baron Philippe de Rothschild : d’abord en charge du marché export au Royaume-Uni, puis du marché asiatique, j’en ai ensuite assuré la direction. J’y suis resté 36 ans, une expérience qui m’a éternellement marqué : les Rothschild c’est une famille, mais c’est aussi une culture d’exigence et de perfection, celle de Mouton Rothschild, qui rayonne dans le monde entier. J’ai vécu des moments exceptionnels. Puis j’ai eu la chance que Martin Bouygues vienne me chercher pour prendre la direction de Château Montrose, avec l’ambition de hisser se 2ème Grand Cru Classé au niveau d’un Premier. Le défi était passionnant, et je pense que nous avons su le relever – je dis « nous » car nous n’y serions pas parvenu sans la confiance de la famille Bouygues et la mobilisation d’une équipe extraordinaire. La vie m’a gâté, j’ai côtoyé et croisé des personnes exceptionnelles. J’espère l’avoir rendu en étant respectueux, humain et toujours à l’écoute.

De quoi êtes-vous le plus fier de ce que vous avez accompli à Montrose ?
Lorsque je suis arrivé à Montrose, le terroir était déjà là et unanimement reconnu. Je suis arrivé à un moment charnière où la famille Bouygues, qui avait racheté la propriété en 2006, voulait hisser ce cru au sommet. Nous avons répondu en assurant, tout d’abord, la qualité des vins – et la moyenne des notes des dégustateurs sur ces dernières années atteste du bond en avant qui a été accompli, en termes de régularité. Nous avons fait aussi un profond travail d’image, en conduisant d’importants travaux de rénovation, et en assurant une cohérence entre les discours et les actes – en particulier sur le plan environnemental : rapidement, Martin Bouygues nous a fait confiance sur les enjeux de développement durable, et nous avons été assez avant-gardistes sur ce plan, dans la conduite vertueuse du vignoble et sa préservation, le passage aux tracteurs électriques (et bientôt à l’hydrogène, en attendant des enjambeurs automatisés et légers pour réduire encore plus le tassement des sols), la captation du CO2 issu de la fermentation pour améliorer notre bilan carbone, le recyclage des déchets et des eaux, l’autonomie énergétique via la géothermie et le photovoltaïque… En dix ans, nous avons fait vraiment basculer Montrose dans le XXIème siècle, avec le souci de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait. Et ce n’est pas fini : la cellule R&D menée par notre directeur technique Vincent Decup travaille en permanence à imaginer la viticulture de demain.

Comment se passe le relais avec la nouvelle direction, incarnée par Pierre Graffeuille et Charlotte Bouygues ?
Concernant Charlotte Bouygues, même si Martin est toujours très présent, il est important qu’un membre de la famille, représentant la nouvelle génération, soit impliqué et incarne cette continuité. Charlotte a l’envie et les compétences, j’ai toute confiance en elle. Quant à Pierre, cela fait quelques mois maintenant que nous préparons cette transition et elle se passe de la meilleure des façons. C’est un homme d’expérience, qui a certainement un profil plus technique que le mien et a largement fait ses preuves à la tête de Léoville Las Cases et des vignobles Delon. Le plus compliqué dans ses fonctions sera de gérer à distance des unités aussi différentes que Montrose, Clos Rougeard, Rebourseau… Il y a une certaine ampleur de responsabilités, il faut le temps de prendre ses marques, mais les équipes en place sont rodées, tout est sur de bons rails. Je lui ai donné les clés, à lui maintenant de mener les évolutions à venir.

Si vous deviez garder un millésime cher à votre cœur ?
Certainement le 2016. C’est la première fois que l’on a vu converger tous nos efforts pour un résultat vraiment exceptionnel, proche de la perfection. Quand toute l’équipe a goûté ce millésime, y compris Eric Boissenot qui est l’œnologue-consultant de la propriété, nous avons su que nous étions parvenu à exprimer le meilleur de ce que cet immense terroir a à donner.