(photo Emmanuel Perrin)
(photo Emmanuel Perrin)

Pierre Galet a passé sa vie à recenser et décrire près de 10 000 cépages à travers le monde. Pour ce pape de l’ampélographie moderne, récompensé en octobre dernier du Grand Prix de l’OIV pour l’ensemble de son œuvre, le savoir est un livre ouvert dont les pages continuent de s’écrire, et où toutes les vérités ne sont pas bonnes à entendre. Entretien réalisé pour “Terre de Vins” n°45, actuellement en kiosques.

Des Balkans en guerre au Brésil, à la Chine en passant par l’Afghanistan – son triomphe personnel -, il n’est pas une feuille de vigne qui ait échappé à l’œil affûté de Pierre Galet. A bientôt 96 ans, le pape de l’ampélographie moderne reconnaît en un coup d’œil, avec la précision d’un sécateur, la forme des feuilles, la taille, la dentelure qui distinguent entre mille, un gamay d’un chardonnay. Ces cépages, il les a décrits dans un ouvrage qui fait foi, considéré comme la seule encyclopédie mondiale des cépages existante. Au départ de cette aventure singulière, fut la nécessité au sortir de la guerre de mettre de l’ordre dans le vignoble français, dévasté par le phylloxéra au XIXe siècle et replanté dans l’urgence à partir de porte-greffes américains mal identifiés. Agronome, œnologue et chimiste issu des rangs de l’université de Montpellier, Pierre Galet s’y attellera sans relâche, arpentant le vignoble français où il met au point une méthode de caractérisation des cépages basée sur des mesures de longueur et d’angles de la feuille. Enseignant-chercheur de 1946 à 1987 à la chaire de viticulture de Montpellier SupAgro, l’inventeur de l’ampélographie moderne deviendra, pour le compte des gouvernements, un super-consultant mondial dans une quarantaine de pays. Le 18 octobre dernier, Pierre Galet recevait le Grand Prix de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) ex-aequo avec la journaliste Master of Wine Jancis Robinson, pour l’ensemble de son œuvre et l’ouvrage représentant sa carrière d’auteur : le « Dictionnaire encyclopédique des cépages et de leurs synonymes » republié en 2015 après une première édition en 2000. Mais l’histoire du fringant nonagénaire ne s’arrête pas à ces 1 200 pages, et aux 46 ouvrages publiés en 70 ans d’une carrière bien remplie. Déjà, Pierre Galet prépare la sortie de son prochain livre, « La famille des Vitacées », dont il a écrit les 1 500 premières pages.

Vous avez voyagé dans tous les vignobles du monde. Quel est votre plus beau souvenir d’ampélographe ?

J’ai été envoyé à Kaboul par le ministère des Affaires étrangères, en septembre 1967. Le gros de la mission scientifique était géologique, car les Français cherchaient du pétrole pour les Afghans. Avec un étudiant du Lycée Français de Kaboul, qui me traduisait le pachto, j’ai visité le vignoble afghan dans une jeep blindée de l’Armée rouge, en suivant des pistes difficiles, parfois à plus de 3500 mètres d’altitude. Deux mois inoubliables où j’ai découvert 85 cépages que j’ai compilés dans un herbier : certains d’Iran ou d’Ouzbékistan dont je connaissais les noms mais que je n’avais jamais vus, d’autres endémiques et uniques comme le fakhri cha safid ou kalamka safid (blancs), le hakkili siah (noir) et l’halili de Kaboul. Cet herbier, je l’ai donné pour gentillesse, cette année, à l’unité de recherche agronomique du domaine de Vassal à Montpellier. La plupart de ces cépages ont été détruits par la guerre et plus personne n’ira en Afghanistan, surtout pour faire de la botanique !

Quel a été votre pire ennemi dans ce travail de collecte ?
Les guerres ! A chaque fois qu’il y a une guerre, en Yougoslavie, en Ukraine, en Crimée actuellement, ce sont des vignes qui disparaissent. L’ampélographie russe que j’ai traduite dans mon livre, est consignée dans dix épais volumes, mais il n’existe plus aucun spécimen vivant. La guerre froide au temps du copain Staline, ce n’était pas facile ! Je me suis rendu à Yalta en 1994, sous Gorbatchev, où existait une importante station d’ampélographie riche de 2000 cépages. Mais il n’existe plus aucun échantillon vivant, la collection a été détruite par les dirigeants communistes. Ils ont arraché les vignes pour se faire construire des villas avec vue sur la Mer Noire !

Que pensez-vous des cépages « hybrides » dits « résistants », peu utilisés en France mais répandus en Europe ?

En 1958, le vignoble français comprenait 406 000 hectares (soit 30% du vignoble, NDLR) de cépages hybrides plantés au lendemain de la première guerre. Ce vin se vendait essentiellement pour faire des coupages avec les vins d’Algérie utilisés comme vin médecin. Dans ma jeunesse, le vin se vendait entre deux et quatre francs : quatre francs c’était l’Algérie pure, et deux francs c’était ce que j’appelle le « mélange Bercy ». Le problème cinquante ans après, c’est que les chercheurs n’ont pas réussi à faire la séparation génétique. Le mauvais goût du raisin et donc du vin étant lié à la résistance, si vous voulez un hybride résistant aux maladies comme le Seyval, vous devez accepter une certaine qualité de vin.

Entretien à lire en intégralité dans “Terre de Vins” n°45, actuellement dans les kiosques. Suivez ce lien pour vous abonner.