Jeanne Krug (à droite) et des collaborateurs de la Maison Krug devant le grand cellier en 1917.
©Archives Maison Krug
Jeanne Krug (à droite) et des collaborateurs de la Maison Krug devant le grand cellier en 1917. ©Archives Maison Krug

L’histoire de la Champagne a été marquée par de grandes figures féminines comme la Veuve Clicquot ou la Veuve Pommery. L’engagement de Jeanne Krug pendant la Première Guerre dont on commémore l’armistice, est moins connu. L’action de cette femme discrète, décorée de la croix de guerre, la légion d’honneur et la médaille de la résistance, est d’autant plus touchante, qu’elle était guidée par une empathie sincère plutôt que par la quête d’une quelconque forme d’héroïsme.

Née Hollier-Larousse, Jeanne Krug est la petite nièce de l’éditeur Pierre Larousse. Lorsque la Première Guerre éclate, son mari Joseph qui préside la maison depuis 1910 est mobilisé en tant qu’officier de réserve. Alors que son frère et son beau-frère périssent au combat, il est fait prisonnier et envoyé dans les camps de Küstrin, Güterloh et Torgau dans l’Est de l’Allemagne. Doué pour les arts, il réalise là-bas des dessins qu’il envoie à son jeune fils Paul né en 1912. Il y côtoie aussi des officiers russes à qui il prodigue des cours d’œnologie et dont il retranscrit les morceaux de musique pour les faire parvenir à Jeanne, avant de tomber gravement malade. Il sera heureusement transféré en 1917 en Suisse pour recevoir des soins.

Pendant ce temps, seule aux commandes de la Maison, Jeanne en maintient l’activité sous les bombes. Hors de question en effet d’abandonner les vignerons livreurs qui dépendent directement de l’activité de la marque. Plutôt douée pour les affaires, elle parvient à placer sa marque en pole position sur le marché américain. On lui doit ainsi l’un des plus fameux millésimes de la maison, la Krug Private cuvée 1915 dont un flacon fut vendu aux enchères chez Sothebys’New-York en 2014 à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre pour la modique somme de 116.000 dollars… La gestion de la Maison est chronophage, pourtant cela n’empêche pas Jeanne de s’engager en même temps pour son pays en devenant infirmière pour la Croix rouge. Dévouée à sa ville, elle ouvre aussi ses caves aux Rémois et accueille 500 réfugiés. On y installe un temple, une école, une infirmerie…

Le siège social et site de production de la Maison Krug, 5, rue Coquebert à Reims, au début du XXe siècle. ©Archives Maison Krug

En 1919, alors que la cité des sacres a été presqu’entièrement détruite, Jeanne soutient la pédiatre Marie-Louise Lefort dans ses efforts pour la création de l’American Memorial Hospital, un hôpital pour enfants à Reims, financé grâce à une levée de fonds aux Etats-Unis. Un succès incroyable, non seulement l’argent suffit à la construction, mais l’excédent permettra de financer intégralement le fonctionnement de l’hôpital jusqu’à la fin des années 1960, date à laquelle celui-ci est intégré au CHU. Les Américains ont alors peur de verser leur argent à cette entité et les professeurs de l’hôpital craignant de perdre le soutien de ces précieux mécènes, viennent trouver Paul Krug qui les connaît bien et qui va les aider à maintenir ce lien. C’est ainsi qu’est créée l’Association des amis de l’American Hospital en charge de la gestion de ces fonds et qui s’est engagée à ce que chaque dollar soit reversé au bénéfice des enfants. Celle-ci est aujourd’hui présidée par Olivier Krug, petit-fils de Paul, et directeur de la maison.

Pendant la Seconde Guerre, Jeanne ne déméritera pas non plus, aidant avec son mari des membres des forces alliées à gagner l’Espagne. Elle est arrêtée à deux reprises par la Gestapo, la seconde fois, elle est transférée au fort de Romainville où elle tombe malade avant d’être libérée grâce à l’intervention de Raoul Nordling, le consul de Suède. Une autre résistante, Yvette Lundy qui fut sa codétenue, raconte : « Dans la prison, cette dame très respectable ne se séparait jamais de son seau hygiénique. Elle nous avait raconté, l’œil rieur, qu’elle avait exigé au moment de son arrestation, de pouvoir l’emporter avec elle, et qu’à force de persévérance, elle avait été exaucée ! A Romainville, madame Krug a encore gain de cause, on lui laisse son précieux seau, et c’est avec lui qu’elle se rend à l’appel obligatoire chaque matin. Il y a beaucoup de provocation et une bonne dose d’humour chez cette personne attachante, et son obstination à ne pas céder aux Allemands nous donne du cœur et de la bonne humeur malgré les conditions difficiles de notre détention. »