Hier soir, Terre de Vins et l’Interprofession des Vins du Sud-Ouest (IVSO) co-organisaient une conférence-débat à la Cité du Vin sur le thème “Bordeaux, l’autre capitale des vins du Sud-Ouest ?” Une heure et demie d’échanges entre des intervenants de haute volée.

Le vignoble du Sud-Ouest, c’est une mosaïque ardue à appréhender. Comme le soulignait hier soir Christophe Bou, co-président de l’IVSO en préambule de cette conférence-débat, “le vignoble du Sud-Ouest se trouve entre deux grands bassins viticoles de premier plan, le Bordelais et le Languedoc. Nous sommes le trait d’union entre les deux, à cheval sur deux régions (Occitanie et Nouvelle Aquitaine) et onze départements”. Dans ce contexte, comment jouer groupés, pour reprendre une analogie rugbystique chère à cette partie de la France ? “Ce n’est pas simple, mais nous aimons la difficulté. Ce qui nous unit, ce sont des projets, une économie, une histoire, des cépages, des terroirs… toutes ces différences dont nous faisons une force”. Pour Paul Fabre, directeur de l’IVSO, le vignoble du Sud-Ouest se lit et se comprend en suivant deux axes : un axe “historique et culturel” Aveyron-Pays Basque, celui des chemins de Compostelle ; et un axe plus économique et commercial, qui suit le cours de la Garonne et de ses affluents. La Garonne, ce fleuve qui passe à Toulouse, capitale “naturelle” des vins du Sud-Ouest, mais aussi à Bordeaux, grande ville de vin qui présente de nombreux atouts. Comme le souligne Rémy Grassa, directeur général du Domaine Tariquet, “Toulouse est notre capitale identitaire ; Bordeaux est un phare viticole, sur le plan technique, formation, financier, recrutement…”

Pour bien comprendre de quoi il retourne, il faut déjà s’emparer des chiffres. Quatrième vignoble de France, le vignoble du Sud-Ouest s’étend sur 54 088 hectares, deux régions, onze départements, 29 AOP et 13 IGP. Il réunit 8261 exploitants, 28 coopératives, qui produisent quelque 3,9 millions d’hectolitres (chiffres 2018) et génèrent 13 294 emplois. Le vignoble du Sud-Ouest, c’est aussi un vignoble à forte identité, qui produit 55% de blanc, 32% de rouge et 13% de rosé, déploie 300 variétés de cépages différents dont plus de 130 autochtones, et se signale par une commercialisation forte dans les circuits traditionnels (44%) et l’export (32%).

Le succès des Côtes de Gascogne

L’une des locomotives de cette belle dynamique est sans conteste l’essor des Côtes de Gascogne, jeune appellation en plein “boum” dont les blancs sont de plus en plus prisés, en France comme à l’export. Parmi les figures de proue de ce succès, la coopérative Plaimont, créée en 1978, réunit plus de 600 vignerons sur plus de 5000 hectares. Sur les 36 millions de cols produits en moyenne chaque année, 25 millions sont estampillés Côtes de Gascogne. Pour Olivier Bourdet-Pees, directeur général de Plaimont, “ce succès a sauvé nos vignerons, qui étaient au bord de l’extinction il y a quarante ans”. L’immense succès de Tariquet a indéniablement ouvert la voie aux autres producteurs des Côtes de Gascogne. “Nous sommes historiquement une terre d’armagnac”, souligne Rémy Grassa. “Ma famille en produit depuis 1912 et cinq générations, mais sur notre domaine il est distillé depuis 1683. C’est au début des années 1980 que mon père Yves Grassa a eu l’idée de miser sur le vin blanc, un vin blanc aromatique, gourmand, qui remporte un énorme succès dans le monde entier”. Eric Lanxade, directeur commercial de Caves et Vignobles du Gers (coopérative réunissant 450 adhérents et produisant 450 000 hectolitres par an, exclusivement commercialisés en vrac), se souvient qu’Yves Grassa lui avait présenté ces blancs de Gascogne comme “les nouveaux vins de l’Ancien Monde”. Dont acte. Avec 1200 hectares en propre, plus de 9 millions de bouteilles produites chaque année et un CA de 35 millions d’euros, Tariquet et une success story de tout premier plan. La famille Grassa n’en oublie pas pour autant son ADN armagnacais (100 hectares sont distillés chaque année et 23 années sont stockées) et souligne que, malgré son triomphe écrasant, “la concurrence n’est pas acerbe, nous avons tous à cœur de défendre notre jeune IGP”.

Parmi les hérauts des blancs de Gascogne, figure aussi François Lurton. Bordelais d’origine, issu d’une famille illustre dont le navire amiral est le château Bonnet dans l’Entre-deux-Mers, il a eu l’idée dès 1991 de produire du sauvignon hors de ses bases girondines, faisant du Gers sa terre d’élection. Aujourd’hui, sa gamme Fumées Blanches est une grande réussite avec 10 millions de bouteilles commercialisées. “On ne peut pas promouvoir une région sans être tous ensemble”, précise-t-il.

Passerelles avec la Nouvelle Aquitaine

La seconde partie de la conférence-débat avait pour objectif d’examiner les connexions entre les vins du Sud-Ouest et la Nouvelle Aquitaine. A cet égard, Jean-Pierre Raynaud, vice-président en charge de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de la forêt, de la mer et de la montagne de la région Nouvelle Aquitaine, et Lydia Héraud, conseillère régionale déléguée à la viticulture et aux spiritueux, ont rappelé les nombreuses passerelles entre ces deux bassins, à commencer par les aides concrètes apportées par la région, via des projets comme VITIREV et VITIDATA : aides à la recherche et à l’innovation ; financement de l’observatoire économique des vins du Sud-Ouest ; partenariat avec Kedge sur des recherches portant sur l’intelligence artificielle appliquée à l’export ; partenariat avec l’AANA pour la valorisation des produits régionaux autour du salon ProWein et des actions à l’export ; partenariat avec l’interprofession des vins de Bergerac-Duras autour des salons professionnels et des actions aux Etats-Unis. Ces initiatives se concrétisent notamment via 14 laboratoires d’innovation territoriale disséminés dans le vignoble. Autant de connexions qui concernent des appellations comme les Côtes du Marmandais (représentées par Fabien Tarascon) ou les vins de Bergerac & Duras (représentés par Vincent Bergeon), qui jouent la carte des cépages autochtones et de l’engagement environnemental pour tirer leur épingle du jeu.

Tout aussi intéressant est le cas du Madiran, une appellation déployée sur deux régions et trois départements, portée par 200 vignerons (à 75% coopérateurs) et pas toujours facile à piloter. Afin de se projeter vers l’avenir, Paul Dabadie, président de la Fédération régionale des AOC du Sud-Ouest et représentant régional de Madiran à l’IVSO, a défendu le recrutement d’une chargée de développement qui va accompagner les grands projets à venir de l’appellation, notamment tout ce qui relève de la R&D, de l’œnotourisme, de la succession et de la transmission, de l’accompagnement des apprentis vignerons via des fermes pédagogiques et du travail sur les cépages idéotypes pour anticiper développement durable, réchauffement climatique et respect de la typicité des vins. On mesure bien tous les enjeux qui se profilent pour les vins du Sud-Ouest dans les années et décennies à venir et face auxquels la proximité de la “capitale” Bordeaux, avec son colossal héritage viticole, sera nécessairement un atout inestimable.

Photos Michael Boudot.