La façade de Château Pavie, arborant la mention
La façade de Château Pavie, arborant la mention "1er Grand Cru Classé A"

Malgré les nouveaux rebondissements de ces derniers jours, le classement de Saint-Émilion, qui doit délivrer sa prochaine mouture en septembre 2022, maintient le cap. En dépit des retraits à fort retentissement de Cheval Blanc, Ausone et Angelus, de nombreux Premiers Grands Crus Classés confirment qu’ils restent officiellement dans la course.

On commençait à savoir, déjà depuis 2006 et depuis 2012 en particulier, que le classement de Saint-Émilion n’est pas un long fleuve tranquille. Cela s’est confirmé ces derniers temps, avec la mise sur la sellette de l’édition 2022, dont les dossiers ont été déposés à l’été 2021 et sont actuellement en cours d’examen pour une promulgation en septembre prochain. En juillet dernier, Cheval Blanc et Ausone ont annoncé qu’ils ne se présenteraient pas au prochain classement, contestant l’esprit du règlement. Plus récemment, deux châteaux aspirants au classement ont croisé le fer avec l’INAO pour des questions d’assiette foncière. Et hier, Château Angelus, reconnu Premier Grand Cru Classé ‘A’ en 2012, annonçait à son tour son retrait de la course, ne laissant plus que Château Pavie dans le club – actuel – des ‘A’. Une nouvelle déflagration venant après une suite de rebondissements (sachant que les déboires judiciaires du classement de 2012 ne sont pas encore réglés) et qui soulève légitimement la question : le classement de Saint-Émilion 2022 aura-t-il lieu ?

Du côté du Conseil des Vins, la voix officielle est celle du président Jean-François Galhaud, qui déclare : « Nous avons appris [hier] par voie de presse l’annonce du retrait de la candidature du Château Angelus. Nous ne pouvons que prendre acte de cette décision, motivée par des raisons personnelles notamment en raison de la condamnation récente faite à Hubert de Boüard. D’un point de vue collectif, nous ne pouvons que regretter cette décision même si, n’en doutons pas, cela ne changera en rien l’engagement de ce château et de ses équipes au sein de notre appellation. Si des propriétés ont attaqué en référé le classement 2022, c’est parce que leurs dossiers ont été jugés irrecevables par l’INAO qui pilote l’ensemble de la procédure. Cela démontre tout l’intérêt porté par tous les châteaux postulants à participer à ce prochain classement. À l’heure de l’élaboration du classement 2022, il nous appartient de nous tourner vers l’avenir et de respecter le travail important mené par l’INAO afin de permettre à ce classement révisable d’être un formidable outil de challenge, d’émulation et de modernité. »

Qui sera ‘A’ ?

Le propos est donc clair du côté de l’institution : le classement ira jusqu’au bout, malgré les défections. Mais doit-on en attendre d’autres, après les retraits spectaculaires de Cheval Blanc, Ausone et Angelus ? Du côté de Château Pavie, dernier des ‘A’ encore en lice, Gérard Perse nous l’assure : « à ce jour, nous maintenons notre candidature », sans vouloir faire davantage de commentaire. Qu’en est-il des autres Premiers Grands Crus Classés ? Au château Figeac, qui fait officieusement partie des grands favoris pour intégrer le club des ‘A’, le Directeur Général Frédéric Faye confirme que la candidature est toujours d’actualité : « toute la famille Manoncourt est sur la même ligne, nous avons constitué un dossier que nous estimons de grande qualité, nous restons dans la course, nous croyons en ce classement et nous entendons aller jusqu’au bout ». Même son de cloche du côté du château Canon, propriété du groupe Chanel : « nous avons déposé un dossier de candidature, et à ce jour, il n’y a eu aucun changement dans les règles initialement établies qui justifieraient que l’on se retire », souligne son Directeur Général Nicolas Audebert. Aymeric de Gironde, à la tête du château Troplong-Mondot (propriété du groupe SCOR), confirme lui aussi que le Premier Grand Cru Classé, qui s’est, tout comme Figeac, récemment doté d’un chai flambant neuf, est toujours dans la course au classement. Autant de candidats qui peuvent, plus que jamais, prétendre en septembre au statut de ‘A’.

« Le classement 2022 verra le jour »

Nicolas Thienpont, qui dirige Château Pavie-Macquin et Château Larcis-Ducasse, propriétés respectives des familles Corre-Macquin et Gratiot-Attmane, nous confirme également que ces deux Premiers Grands Crus Classés restent dans la course au classement et entendent bien tenir leur rang. En filigrane, se discerne le fait que les prises de décision et les stratégies peuvent se révéler quelquefois différentes selon que l’on aie « besoin » du classement ou que l’on soit une marque assez établie pour s’en émanciper, et surtout selon que la propriété relève d’une structure familiale ou d’un grand groupe. C’est ce que souligne Stephan von Neipperg, propriétaire des deux Premiers Grands Crus Classés Château Canon La Gaffelière et La Mondotte : « vous savez, lorsqu’on est Premier Grand Cru Classé, cela situe le prix du foncier à un certain niveau, de plus en plus élevé comme des exemples récents ont pu nous le montrer, et cela soulève la question de la transmission, de plus en plus difficile lorsqu’il s’agit de propriétés familiales. Aujourd’hui, sortir du classement pour certains (et plusieurs se posent la question), cela peut signifier la possibilité de pouvoir transmettre plus facilement aux générations suivantes, sinon qui pourra continuer à payer des droits de succession aussi importants ? Pour de très grands groupes qui investissent dans le vignoble, c’est beaucoup plus facile… C’est pourquoi ces questions sont loin d’être anodines. En ce qui nous concerne, nos propriétés sont familiales, nous décidons en famille, et en toute transparence, il est normal de s’interroger pour savoir si l’on se maintient dans un classement qui, de facto, a perdu de sa superbe avec le retrait de trois de ses leaders ».

Stephan von Neipperg formule tout haut ce que beaucoup reconnaissent tout bas : oui, entend-on en off, le retrait d’Ausone, de Cheval Blanc et d’Angelus est « un coup dur pour le collectif et le rayonnement du classement », qui cristallise l’attention sur « les trains qui arrivent en retard ou refusent de partir, alors que des dizaines de propriétés sont candidates au titre de Grand Cru Classé, se sont donné du mal pour constituer un dossier, et continuent d’y croire ». Ces événements font surtout parler de Saint-Émilion « uniquement sur le plan procédural » alors que l’appellation « ne s’est jamais autant bougée, notamment sur le plan de l’engagement environnemental ». Certaines langues qui se délient voient comme « un problème de riches » les arguments avancés par les trois ‘A’ pour se retirer. Pour d’autres, quoiqu’il arrive, le scénario est écrit : « quelle que soit l’issue, il est à peu près sûr qu’il y aura d’autres actions en justice ! » Et pourtant il semble inéluctable que le processus continue, « à moins qu’une Assemblée Générale extraordinaire ne vienne décider du contraire et que l’on admette d’indemniser des millions d’euros aux propriétés engagées ». Bref, la majorité du petit monde de Saint-Émilion l’assure : même chahuté, le classement 2022 verra le jour.