Membre de la team Derenoncourt depuis 18 ans, Simon Blanchard ne se contente pas d’arborer sa casquette d’œnologue-consultant. Il est aussi vigneron, à la tête de 1,36 hectare en appellation Montagne-Saint-Émilion. Un vignoble de poche où il s’autorise toutes les libertés.

De là-haut, on voit tout. En se hissant jusqu’au point culminant de l’appellation Montagne-Saint-Émilion, à 97 mètres au-dessus du niveau de la mer, près des moulins de Calon, on embrasse d’un seul regard une très large part des vignobles de la rive droite, de Saint-Émilion à Pomerol, en passant par le tertre de Fronsac et, au loin, les confins de la Dordogne. La vue est belle, mais ce n’est pas pour elle que Simon Blanchard a décidé de venir ici poser ses sécateurs : « pour moi, Montagne, c’est le plus beau terroir argilo-calcaire de la rive droite après ceux que l’on trouve autour du plateau de Saint-Émilion ; il donne naissance à des vins tout en taffetas et puissance maîtrisée. Ici c’est plus frais, plus tardif, on a souvent des maturités décalées d’une semaine, mais ce n’est pas pour me déranger compte tenu du changement climatique. On a de la fraîcheur et le vignoble est très bien ventilé. » C’est donc sur cette appellation dite « satellite » (mais qui ne fait pas partie du Conseil des vins de Saint-Émilion, cultivant une image un peu rebelle) que Simon a décidé de s’installer, en 2015, sur un vignoble de 1,36 hectares.

Mais il a beau être néo-vigneron, Simon Blanchard n’a rien d’un débutant. Ce natif de Vendée, qui confesse un certain tropisme ligérien et a fait ses premières armes dans les Coteaux du Layon, a passé son diplôme d’œnologue à Bordeaux, a travaillé deux ans en tant que maître de chai au château La Tour Carnet (grand cru classé 1855 de Bernard Magrez) puis encore deux ans au château de Reignac, propriété de la famille Vatelot en Bordeaux Supérieur. En 2004, il rejoint l’équipe de consultants de Stéphane Derenoncourt, retrouvant notamment son camarade de classe Julien Lavenu. Tout en s’épanouissant au sein d’un collectif qui rayonne sur tout le vignoble bordelais et au-delà, Simon a des envies de projet perso : faire son propre vin, comme il l’entend, en toute liberté, sans pour autant abandonner son activité de consultant.

Le pari de la vendange entière

Se mettant en quête d’un vignoble à taille humaine, qu’il soit capable de conduire seul (son fils Matteo, actuellement en BTS viticulture-œnologie, lui prête main forte), Simon a le coup de foudre pour un domaine divisé en trois entités parcellaires distinctes, le Clos Croix de Mirande, dont le propriétaire s’apprête à prendre sa retraite. « J’ai tout de suite vu la possibilité de faire trois vins différents en allant au plus près de l’expression du lieu, un peu à la bourguignonne », explique-t-il. « Il y a une parcelle d’environ 50 ares, jouxtant Lalande-de-Pomerol, plutôt sablo-limoneuse, à grande dominante de merlot teintée de cabernet franc. Puis une parcelle sur coteau marneux, 100% merlot ou presque (on y a complanté du malbec depuis quatre ans), avec une identité très rive droite. Enfin, deux parcelles sur le plateau de Guitard, dont le sol est fait de calcaire à astéries, avec cette fois une grande dominante de cabernet franc, à 88%, le reste en merlot ». De ces trois terroirs vont naturellement naître trois cuvées, Village, Au Champ de la Fenêtre et Guitard, autant de facettes de Montagne-Saint-Émilion qui se complètent à chaque millésime – lorsque les conditions climatiques le permettent, ainsi en 2017 le gel a durement frappé Village et Au Champ de la Fenêtre, il n’y a donc que Guitard qui a été produit.

Simon Blanchard signe définitivement l’acquisition de son 1,36 hectare le 20 septembre 2015. Le 28 septembre, il démarre les vendanges. Avec sept millésimes désormais au compteur, il a affiné son approche et imprimé sa marque, entamant dès 2016 une conversion bio (certification en 2019) et adoptant progressivement des pratiques biodynamiques, sans certification pour l’instant. Il intègre aussi, dans chaque cuvée, une part de vendange entière, commençant « timidement » avec des doses de 4-5% sur Guitard 2015 pour atteindre 23% sur Village 2019. « Sur le cabernet, la vendange entière apporte du floral, sur le merlot elle apporte de la fraîcheur. Je m’adapte au profil du millésime pour décider de la quantité mais j’aime le grain qu’elle apporte au vin. J’ai besoin d’aspérité, c’est aussi pour cela que j’essaie, autant que possible pour chaque cuvée, de ramasser tous les cépages ensemble et de les faire co-fermenter ». Avec une commercialisation déjà bien rodée – deux-tiers à l’export, une belle présence à Paris via les Caves Legrand – Simon Blanchard commence à se faire un nom en tant que vigneron, s’ajoutant à 45 ans à la « nouvelle vague » de techniciennes et techniciens qui font bouger le vignoble bordelais. On en reparlera.

« Terre de Vins » aime :
Village 2019
: 85% merlot 15% cabernet franc, 23% de vendange entière. Belle densité de fruit, du charnu, de la gourmandise. C’est un vin à savourer sur la jeunesse mais c’est bien plus que du « glouglou », on a de la souplesse et du fond, ce qu’il faut de sucrosité en bouche et un joli grain de tannins. 17 €.
Au Champ de la Fenêtre 2019 : 100% merlot, 8% de vendange entière. De la distinction dans ce merlot séveux et énergique, bien salivant, signé par le poivre et la réglisse, un tannin finement tissé, une touche de grip en finale et de fins amers. 22 €.
Guitard 2019 : 88% cabernet franc, 12% merlot, 17% de vendange entière. Bel éclat d’emblée, une palette aromatique florale escortée de végétal noble, une belle vitalité qui se retrouve en bouche : tonique et affuté, le vin s’étire en longueur, sur un tannin à la fois granuleux et fin. Très jolie texture et beaucoup de longueur. 30 €.
Au Champ de la Fenêtre 2018 : 100% merlot de nouveau 6% de vendange entière, sur un registre beaucoup plus attendu sur la rive droite. Cerise noire, mûre, touche atramentaire, léger truffé, c’est un merlot enrobant et gourmand, affichant une jolie sucrosité.
Guitard 2018 : 89% cabernet franc, 11% merlot, 18% de vendange entière. Très jus et bâton de réglisse au nez, avec du bourgeon de cassis, on lui trouve plus d’étoffe et de moelleux qu’au 2019, mais on retrouve son côté droit et élancé, avec un fruit net, une jolie longueur savoureuse. Il est plus dodu, le millésime est ainsi.
Guitard 2017 : 80% cabernet franc, 20% merlot, 20% vendange entière, 24 mois d’élevage. En 2017, année de gel, seul Guitard a produit du vin au Domaine Simon Blanchard. Nez d’une belle profonfeur, un côté plus terrien et racinaire, de la densité, un léger tabac, une touche d’algue nori. Parfumé, électrique et salin, le vin arbore un côté plus froid, austère, mais qui sied bien à son pedigree calcaire. Beau potentiel de garde.