(photo Jean-Charles Gutner pour
(photo Jean-Charles Gutner pour "Terre de Vins")

Abasourdi. Mais pas résigné. C’est l’état d’esprit de Thomas Pico, vigneron à Chablis, au moment de nous donner son témoignage sur le terrible épisode de grêle qui a ravagé le vignoble de l’Yonne, vendredi dernier. Le dernier avatar d’une année 2016 sinistrée.

Une campagne blanchie, à perte de vue. Des vignes ravagées, détruites. Des billes de grêle assassines qui jonchent le sol. C’est le spectacle apocalyptique que l’on a pu voir à Chablis vendredi dernier, après l’épisode orageux qui a frappé le vignoble. Après le gel du mois d’avril et le premier épisode de grêle du 13 mai, c’est le troisième coup dur porté au Chablisien en quelques semaines. Thomas Pico, vigneron à Courgis, n’y va pas par quatre chemins : « c’est une cata. Tout l’Auxerrois a été frappé, j’ai même vu des corbeaux morts sous les impacts de grêle. C’est la désolation. Déjà en avril, au moment du gel, il y avait des zones anéanties, comme à Chitry-le-Fort, Irancy, je n’avais jamais vu ça. Puis il y a eu la grêle il y a deux semaines, avec encore Chitry, Saint-Bris… C’est du délire ».

Sur ses propres terres, Thomas Pico fait le compte : « entre chez mon père (Domaine de Bois d’Yver, NDLR) et chez moi (Domaine Pattes Loup), cela fait 25 hectares. J’ai 15 hectares qui ont été grêlés entre 75% et 100%, le reste entre 0 et 30%. On a des zones totalement ravagées, comme le lieu-dit Pattes Loup ou le Premier Cru Beauregard. Et ce dont on ne parle pas, c’est que dans la nuit de samedi à dimanche on a repris de fortes pluies : 12 mm à Chablis, 33 mm à Courgis. Et là, par-dessus le marché, il fait froid et il pleut, donc imaginez la pression mildiou qu’on va prendre. Je ne sais pas ce qu’on va rentrer cette année. »

Le choc est d’autant plus dur à encaisser que Thomas Pico avait déjà dû assumer deux demi-récoltes en 2013 et 2014. L’impact économique est donc très sensible, et s’inscrit dans la durée : « certaines vignes ne donneront rien avant 2-3 ans », précise-t-il. « il va falloir que les vignerons arrivent à lisser l’exercice. De mon côté, je vient d’arrêter toutes mes ventes pour les reporter au prochain exercice fiscal, j’espère que la trésorerie suivra ».

Face à cette dure réalité, le vigneron tire la sonnette d’alarme : « il faut que les pouvoirs publics jouent le jeu, car face à des événements climatiques de cette violence, c’est l’avenir de la viticulture qui est en question. Pour beaucoup de propriétés familiales, cela va être une question de survie, et si l’on met la clé sous la porte, c’est tout un tissu local qui est menacé, des métiers, des modes de vie ». Alors que l’interprofession doit rencontrer le préfet de l’Yonne demain et la FNSEA a réclamé aujourd’hui la proclamation de l’état de catastrophe naturelle pour les vignobles de Chablis, Cognac et du Beaujolais, Thomas Pico souligne déjà « qu’il faudrait mettre en place des exonérations de charges : la MSA (sécurité sociale agricole, NDLR) représente notre deuxième poste de dépense, c’est très lourd. C’est aussi aberrant que la prime d’assurance grêle, qui ne couvre déjà pas tous les dégâts, soit imposable. Il faut que les pouvoirs publics fassent un geste. Quoi qu’il en soit, on fera le taf, on relèvera la tête. Mais pour l’instant, c’est très dur ».