(photo F. Hermine)
(photo F. Hermine)

Les Vignerons Engagés, premier label RSE et de développement durable du vin, ont organisé sous la houlette de la directrice Iris Borrut des rencontres digitales sur les enjeux du dérèglement climatique et les conséquences sur la vigne et le vin. Comment limiter les émissions tout en continuant à faire du vin. La solution n’est pas unique mais relève d’un faisceau de stratégies d’amont en aval.

« Le réchauffement climatique menace la compétitivité et la durabilité du vignoble avec de fortes variations régionales, annonce d’emblée Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’alimentation et l’Environnement). La solution doit être portée par les stratégies, les innovations, le réaménagement des vignes, l’évolution réglementaire et des actions d’atténuation de l’impact… à condition que le climat se stabilise d’ici 2050 selon les préconisations de la COP21 ». C’est dire si la bataille n’est pas gagnée. Il faut donc mobiliser toutes les énergies et jouer sur un faisceau d’actions pour contrer le phénomène. Une explosion de la température a été constatée depuis les années 80, accélérée entre 2016 et 2020 (+1,2°C comparé au XIXe siècle), avec des prévisions entre 1,5 et 2,5°C en 2050, jusqu’à 6°C en 2100 selon les émissions de gaz à effet de serre. « Et ça n’a rien à voir avec le réchauffement médiéval avec lequel certains font souvent la comparaison et qui était beaucoup plus limité, insiste Jean-Marc Touzard. Le réchauffement affecte toutes les régions avec un effet de continentalisation du climat, un peu atténué sur le pourtour méditerranéen par les effets maritimes ». Peu d’impact en revanche constaté sur la pluviométrie moyenne mais surtout une forte variabilité. Les prévisions indiquent que le Sud devrait évoluer vers un climat méditerranéen avec davantage de vagues de chaleur, une sécheresse estivale accentuée, une fréquence et une intensité accrues des épisodes de vents, pluies, et grêles avec une combinaison d’événements extrêmes déjà constatés depuis 2016.

Des conséquences multiples en volumes et valeur

Les conséquences sur la vigne et le vin sont indéniables avec en moyenne 20 jours d’avance depuis la fin des années 80 sur la maturité, de plus en plus décalée vers le milieu de l’été avec un bilan hydrique défavorable depuis le début des années 2000. « Cela engendre une altération de la qualité du raisin, une baisse des rendements et une menace de la pérennité du vignoble, en particulier sur des cépages comme le merlot, le chardonnay, le sauvignon, précise Jean-Marc Touzard. On constate une hausse des taux de sucre et d’alcool et une baisse des acidités, des phénomènes explicables, au moins pour moitié, par le changement climatique, une modification des profils aromatiques, des pertes de couleurs sur les rouges, voire des pertes de récoltes dues aux grillures et aux épisodes de grêle ». La localisation des terres favorables à la vigne évolue avec une diminution dans le sud de l’Espagne au profit du sud de l’Angleterre, de l’Allemagne, la Pologne et même la Bretagne qui compte déjà une centaine d’hectares avec un potentiel sur des cépages tels que le carignan, le pinot noir, le cabernet franc, le chardonnay… Le réchauffement induit également des effets indirects sur la biodiversité, les microfaune et flore, les bio-agresseurs, les sols, les incendies… d’où un impact sur les revenus, un risque économique de dévalorisation du vignoble, une modification de la hiérarchie des terroirs par exemple selon leur exposition, et un impact sur la concurrence entre les régions.

Jouer la combinaison de leviers

« Il faut absolument tabler sur une combinaison de leviers d’adaptation et sur le partage d’expériences entre vignerons, estime Jean-Marc Touzard. Jouer sur les porte-greffes et les cépages, choisir les plus tardifs, résistants à la sécheresse, produisant moins de sucre et plus d’acidité, réintroduire des variétés anciennes, tester des cépages d’autres régions et des hybrides pour leur résistance aux maladies mais surtout à la sécheresse, travailler sur de nouvelles pratiques agronomiques comme l’agroforesterie, la plantation de haies, les tailles en gobelet pour plus d’ombrage, relocaliser des vignes mais également changer les pratiques en cave pour réduire la teneur en éthanol et augmenter l’acidité des vins ». Les changements de pratiques doivent s’accompagner de changement de règles dans les cahiers des charges pour les encépagements, notamment accessoires, sur l’altitude autorisée, quitte à revenir aux anciennes limites d’aires d’appellation avec des parcelles autrefois abandonnées car elles n’arrivaient pas à maturité, et en matière de gestion globale des risques (réserves, assurances, solidarité locale…) Dans les stratégies globales à mettre en place, il faut aussi penser à économiser les intrants, isoler les caves réduire les labours, mieux organiser transport et logistique, mettre en place des filières de compostage et de capture de carbone, gérer le couvert végétal, planter arbres et haies… En amont, il s’agit de resserrer les liens entre chercheurs et viticulteurs ; en aval, entre vignerons et consommateurs pour tester leur perception de l’alcool et de l’acidité, les associer aux enjeux environnementaux, de qualité, de santé…

Exemples en régions

La Champagne qui a été la première région viticole au monde à avoir réaliser un bilan carbone a par exemple travaillé sur la réduction des intrants avec un objectif de zéro herbicide et une réduction de 25% des émissions en 2025 mais également sur l’allègement des bouteilles en verre et des cartons d’emballages qui peuvent peser du simple au triple. « Nous avons également arrêté l’utilisation des chaufferettes dans les vignes – aujourd’hui la lutte contre le gel passe par l’aspersion et le brassage des éoliennes, mais notre meilleur système antigel, c’est notre réserve individuelle, explique Pierre Naviaux, chef de projet Environnement à l’interprofession champenoise. Inutile de s’acharner à protéger les vignes par n’importe quel moyen quand les stocks sont pleins. La Champagne a également beaucoup travaillé sur l’efficacité énergétique des bâtiments et l’économie circulaire des sous-produits (marcs, bourbes et bois des vignes) avec la création de nouvelles activités en distilleries afin de valoriser toutes les molécules des raisins ».

A l’union coopérative Rhonéa dans la Vallée du Rhône Sud, on a profité de l’opportunité du Canal de Provence en s’attachant à une utilisation la plus durable possible. « 16% du vignoble a été irrigué mais nous travaillons dans le cadre d’un groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE) à faire évoluer les pratiques pour optimiser les ressources en eau et développer sur cette thématique les conseils personnalisés, explique Mathilde Joumas, responsable vignoble. Nous avons également investi dans une dizaine de station météo, dans des sondes de mesure d’humidité des sols pour connaître précisément les besoins de la plante et travailler en parallèle sur l‘enherbement et les couverts végétaux ».

Au Domaine Isle Saint Pierre dans le Gard (540 ha de vignes), la famille Henry a réfléchi ces dernières années au changement de l’encépagement. « On avait d’abord replanté dans les années 70 merlot, cabernets et chardonnay plus faciles à cultiver mais le changement climatique a peu à peu modifié les profils aromatiques avec aujourd’hui un problème de manque d’acidité, reconnaît Julien henry, quatrième génération sur le domaine. D’où une nouvelle réflexion sur des cépages comme le colombard et le malbec, plus acides, pour un rééquilibrage des assemblages. Nous étudions également une quinzaine de cépages résistants qui limitent les intrants et les tours de tracteurs ».

Autant d’exemples qui confirment pour Jean-Marc Touzard le fait que « l’agronomie, de plus en plus riche en savoirs, facilite aujourd’hui un compromis entre les différentes pratiques ». Mais toutes ces solutions sont corrélées à l’engagement de la France dans la stratégie Bas Carbone afin de baisser les émissions de gaz à effet de serre de 40% d’ici 2030. « Il est primordial d’associer les mesures d’adaptation et d’atténuation des impacts et d’élaborer plusieurs scénari de perspectives à différentes échelles, aussi bien au niveau national que local et par exploitation ou par familles d’opérateurs comme avec les caves coopératives, conclut Jean-Marc Touzard. Il n’y a pas de solution unique et surtout pas sans prendre en compte les attentes des consommateurs. Mais il faut être optimiste car le monde viticole est divers et créatif ».