(Photos P. Martinez)
(Photos P. Martinez)

Face à l’augmentation des températures et la raréfaction de l’eau, les cépages patrimoniaux de l’antique Méditerranée peuvent représenter une issue, un sursis à tout le moins. La preuve dans le verre autour de sept vins du bassin méditerranéen cultivés en zones extrêmes. Ils affolent la boussole et les papilles, dégustés et commentés par les Masters of Wine Elizabeth Gabay et Sarah Abbot.

L’avenir climatique de la Méditerranée s’annonce bien sombre. Et ce n’est pas l’humour anglais qui dira le contraire. « Winter is not coming », ironisaient dimanche 18 février les Masters of Wine Elizabeth Gabay et Sarah Abbot, en introduction à une Master Class sur le goût des vins méditerranéens en lien avec le changement climatique. Durcissement des périodes de sécheresse, températures trop élevées font prendre aux vins un degré par décennie et imposent de repenser les pratiques culturales. Et le dossier clé – l’irrigation – qui permettrait de sortir la viticulture méditerranéenne de l’impasse, semble à certain(e)s dépassé face au nouveau fléau que représente le manque de disponibilité en eau. « Nous allons vers une intensification des extrêmes, analyse Sarah Abbot. Les experts parlent pour l’avenir de l’empreinte eau (comme l’empreinte carbone, NDLR) ; en Amérique du sud, le non recours à l’irrigation est devenu une marque de qualité indiquée sur les étiquettes des vins par la mention « Dry Farmed », qui veut dire sans irrigation ». Dans ce contexte, les cépages méditerranéens qui ont montré leur résilience en s’adaptant à l’augmentation des températures ces dernières décennies, peuvent représenter une issue. La preuve avec sept vins cultivés en zones extrêmes, provenant du Liban, de l’île grecque de Santorin, des plateaux de l’Atlas au Maroc, du sud de la France (Bandol et Roussillon), d’Italie et de Turquie.

1/ L’altitude de plus en plus recherchée
Château Saint-Thomas, cépage Obeidy blanc 2016, vallée de la Bekaa au Liban
Confondu avec un Viognier lors de la dégustation, ce cépage indigène du Liban traditionnellement distillé pour la fabrication de l’Arak (un apéritif à base d’anis), se distingue par une fraîcheur aromatique préservée malgré un climat extrêmement aride. Le vigneron, Joe Assaad Touma, 5ème génération à la tête de ce domaine familial implanté dans la vallée de la Bekaa au Liban, l’a remis au goût du jour dès 2013 en vinifiant un premier vin blanc, exporté à 70%, principalement via la diaspora libanaise. « Sensible à la sécheresse, l’Obeidy s’oxyde rapidement ce qui impose beaucoup de précautions comme vendanger très tôt le matin avant le lever du soleil », explique Joe Assaad Touma. Difficile, ce cépage adapté à des hivers très froids et des températures proches du Languedoc l’été (entre 30 et 35 degrés), bénéficie dans la vallée de la Bekaa des apports positifs de l’altitude (le vignoble est planté à 1000 mètres) et d’un climat sec, les vignes de château Saint-Thomas étant protégées des influences maritimes par le mont du Liban.

2/ Vignes de l’extrême : l’Assyrtiko dans le vent
Domaine Argyros, cépage Assyrtiko blanc 2016, île grecque de Santorin
A ceux qui se demandent comment on peut cultiver la vigne sur les escarpements extrêmes de cette île volcanique des Cyclades, la réponse se nomme Assyrtico. Ce cépage cultivé depuis plus de 3000 ans sur l’île de Santorin, qui présente une forme en couronne (ou en nid) ce qui permet au raisin de mûrir à l’abri du vent comme dans une mini serre, « présente une acidité toute à fait inattendue, presque citron », commente Elizabeth Gabay. Selon le vigneron du domaine, Matheos Argyros, « l’Assyrtico, c’est un battant. Ce cépage sera toujours là malgré un climat de plus en plus sec ». Il pourrait représenter une alternative intéressante dans les vignobles venteux (type Bandol) du sud de la France.

3/ Irrigation ou croisements : des milliers de possibilités
Domaine de la Zounia, vin gris 2017, contreforts de l’Atlas, Maroc
« Au Maroc, le réflexe face au changement climatique, c’est d’allumer le robinet », prévient Elizabeth Gabay. Accueil prudent donc sur ce vin gris (une variante du rosé à macération très courte et donc à robe très claire), mais l’assemblage Marselan, Caladoc (deux cépages issus respectivement de croisements obtenus dans les années 50’s entre Cabernet Sauvignon et Grenache noir pour le premier, Grenache noir et Côt ou Malbec pour le second) et Mourvèdre se révèle particulièrement convainquant. Le Caladoc et le Marselan présentent une bonne adaptation à la sécheresse, bien qu’ils n’aient pas été conçus à l’origine pour affronter les vents très chauds provenant du Sahara. « C’est une preuve qu’il n’y a jamais de solution fixe, mais beaucoup de possibilités et de variables d’ajustement face au changement climatique », analyse Elizabeth Gabay.

4/ Surprenante fraîcheur du Carignan
Domaine François Lurton, rosé 2017 du Mas Janeil, vallée de l’Agly en Roussillon
Rosé sans souffre du Mas Janeil, le premier millésime 2016 avait été présenté lors de la précédente édition de Vinisud 2017. Un coup de cœur de la Master of Wine Elizabeth Gabay pour cet assemblage Carignan (à 30%), Mourvèdre, Syrah et Cinsault livrant un vin qui ne cherche pas à obtenir une couleur très pâle, à consommer donc tout au long du repas. « Même si nous avons le problème de la chaleur, ce rosé apporte la preuve que nous ne sommes pas coincés dans un style, il y a encore beaucoup de possibilités entre un rosé très pâle, ou un plus coloré », commente Elizabeth Gabay. « Le Carignan a longtemps était le parent pauvre de cette région et c’est une erreur fondamentale, observe en conclusion Xavier-Luc Linglin, winemaker pour François Lurton. C’est une excellente variété qui en période de grande chaleur va apporter beaucoup de fraîcheur et ce support acide qui permet de faire des vins frais et élégants. »

5/ Le Boğazkere, N°1 de la résilience
Domaine Doluca, rouge 2014, cépage Boğazkere
Les Sultans ottomans imposèrent l’interdiction de la consommation d’alcool aux XVIe et XVIIe siècles, mais heureusement, cela n’eut une influence que très limitée sur le Boğazkere. Inconnu au bataillon car peu cultivé en Turquie du fait de la richesse ampélographique de ce pays, ce cépage littéralement nommé « le gratteur de gorge », est le Niebolo de la Turquie. Sombre, tannique, très résistant, son raisin accepte sans flétrir des chaleurs très élevées. Ce cru 2014 du domaine Doluca se révèle particulièrement aride (315 millimètres de précipitations sur un an !), livrant un vin à 13,5 degrés pour un PH de 3,6, très tannique, mais avec un caractère assez floral (violette) révélant des notes sucrées épicées. « Provenant de vignes plantées dans la région de Diyarbakir au sud-est de la Turquie caractérisée des climats très chauds et des hivers très froids, le Boğazkere s’est aussi remarquablement adapté à la région de Denizli près de la mer Egée, marquée par un climat de type méditerranéen », commente Nicolas Brun, manager export au domaine Doluca. Il pourrait donc facilement être implanté sur d’autres vignobles méditerranéens.

6/ La biodynamie : et pour 0,5 degré de moins
Domaine Cantina Fiorentino, rouge 2011, cépage Negroamaro di Terra d’Otranto, Italie
Les ingénieurs agronomes s’accordent à dire que des pratiques culturales en biodynamie permettraient de réduire de 0,5 degré d’alcool les vins ainsi élaborés. Pas Elizabeth Gabay, qui ne se prononce pas sur la question, mais invite à savourer ce vin issu de cépage Negroamaro dans région de Puglia, provenant d’un domaine ayant recours à la biodynamie. Légèrement tannique, caractérisé par un goût strict de fruits rouges et fruits noirs, le Negroamaro présente comme le Boğazkere, une maturité phénolique préservée des effets du changement climatique, ce qui le rend intéressant au même titre que le Mourvèdre ou le Boğazkere, en alternative aux classiques Cabernet Sauvignon, Merlot, etc.

7/Le Mourvèdre, le roi de la sécheresse
Domaine de la Bastide Blanche, appellation Bandol rouge 2015
Ce rouge à dominante Mourvèdre (il représente 90% de l’assemblage associé avec du Grenache) présente une très belle intensité de fruit, preuve de l’adaptation à la sécheresse de ce cépage emblématique de l’appellation Bandol, qui opère une montée en puissance au cœur du vignoble de Provence, où il est régulièrement planté. « Nous avons dans le sud de la France des bons cépages type Mourvèdre, Carignan, Grenache, Cinsault déjà adaptés à la sécheresse, il est peut-être temps de revenir à nos racines culturelles pour lutter contre le réchauffement climatique », conclut Elizabeth Gabay.