(Photo L. Bernaulte)
(Photo L. Bernaulte)

Fraîchement de retour du concours du meilleur sommelier du monde dont la finale s’est tenue à Anvers le 15 mars, le vainqueur de 1983 Jean-Luc Pouteau déambulait ce dimanche dans les allées du salon des vins de La Rochelle. L’occasion de recueillir son ressenti sur l’édition 2019 de la compétition.

Meilleur sommelier de France 1976 et meilleur sommelier du monde 1983, Jean-Luc Pouteau, aujourd’hui 73 ans, a officié en restauration (La Marée, le Pré Catelan et le Pavillon Élysée) avant de fonder sa propre cave à Franconville en 1987. Aguerri, ce grand professionnel a vu de l’intérieur grand nombre d’éditions du concours de Meilleur sommelier du monde. Il figurait de nouveau parmi les jurés de la finale de ce millésime 2019 qui a couronné l’Allemand Marc Almert il y a trois jours. Ses impressions.

Après Markus del Monego en 1998, l’Allemagne remporte une deuxième fois le titre grâce à Marc Almert. Quelle est votre réaction suite à cette victoire ?
J’ai côtoyé les candidats avant l’annonce du résultat et je suis très content, car Marc Almert est un jeune homme de 27 ans, d’une aisance, d’une connaissance et d’une modestie extraordinaires. Il est d’une grande simplicité, toujours souriant. Et au niveau travail, j’ai vu en finale un excellent professionnel, respectueux des clients.

Sur le podium, Marc Almert finit juste devant Nina Højgaard Jensen, sommelière danoise de 26 ans. Ce qui frappe, c’est la jeunesse de ce duo de tête, âgé de moins de trente ans. Ces jeunes sommeliers sont-ils représentatifs d’une nouvelle génération qui monte ?

Absolument. Ça me fait très plaisir de voir ces jeunes. Il y a non seulement de plus en plus de jeunes sommeliers avec un niveau impressionnant, mais aussi plein de nouveaux pays, notamment de l’Est, auxquels on n’aurait pas pensé il y a quelques années, qui connaissent les vins à la perfection. Il suffit de regarder le palmarès pour s’en convaincre. Le 3e est Letton, le 4e Lituanien, le 6e Polonais, la 7e Roumaine, le 13e Russe… On trouve également un Chinois en 16e position, un pays où le vin est tout nouveau. Il y a réellement une montée récente en niveau sur la connaissance des vins du monde, c’est formidable. Heureusement d’ailleurs que le jury avait les réponses, car on n’aurait pas été capable de répondre à certaines questions ! (rire) C’est fabuleux, tous ces jeunes vont travailler dans leurs pays, devenir des idoles là-bas et faire connaître le vin sur leurs terres, en être les ambassadeurs. Ça va donner un extraordinaire rayonnement aux vins du monde et aux vins français aussi.

En cette édition 2019, trois femmes figuraient parmi les 19 demi-finalistes. La part féminine est-elle sensiblement en train de prendre de l’importance au plan de la sommellerie mondiale ?
Il y a de plus en plus de femmes en sommellerie. Mais en toute sincérité, j’aurais souhaité qu’une femme gagne, et fasse son entrée dans notre « secte » de meilleurs sommeliers du monde, où nous ne sommes pour l’instant que des hommes. Avant Nina, seule la Canadienne Véronique Rivest avait fini 2e à Tokyo en 2013.

Quelques mots sur la défaite du représentant de la France David Biraud, dont c’était la 4e participation au concours, et qui a été éliminé aux portes de la finale…
Il est retombé de très haut, il était très déçu. Je n’ai pas assisté à toutes les épreuves, je ne sais pas sur quoi il a perdu des points. Mais vous savez, il suffit d’un rien, d’une petite erreur, du stress, pour perdre des points. Le niveau était très homogène cette année, tous les concurrents étaient très forts, c’était particulièrement serré, ils étaient tous à très peu de points les uns des autres..

Quelles sont selon vous les qualités essentielles pour décrocher un titre de meilleur sommelier du monde ?
La théorie étant une épreuve éliminatoire, il faut d’abord être une encyclopédie vivante du vin. Il faut apprendre tellement de choses sur le vin, les alcools, sur le monde entier, sur la précision du service… C’est dément tout ce qu’il faut savoir. Et puis il faut une régularité dans la préparation. Par exemple, avant de concourir en 1983, j’ai travaillé tous les jours pendant deux ans et demi. Je faisais des fiches sur tous les pays, sur tous les vins, je révisais partout, dans le train, le métro, même pendant les vacances, sur la plage… Il faut aussi s’entraîner à la dégustation en goûtant des vins du monde entier, et les mémoriser en prenant des notes. Cela permet ensuite de bien analyser un vin et d’apprendre à identifier les cépages. Enfin, il faut savoir rester modeste. Il faut garder de l’humilité pour être meilleur sommelier du monde, comme sommelier tout court. Il faut être intègre, car le sommelier est responsable de la carte du restaurant. Ce n’est pas lui qui paie les vins mais son patron. Il doit vendre et faire tourner tous les vins de sa cave, et pas certains vins seulement. Il doit être l’ambassadeur de tous ces vignobles.

Vous qui avez remporté le titre en 1983, quelles répercussions a une telle victoire sur la vie du vainqueur ?
Ça change la vie, des portes s’ouvrent, c’est un tremplin exceptionnel dans une carrière de sommelier. Les médias en parlent, et cette couverture médiatique est essentielle, car on a beau être le meilleur, sans les médias, on est rien !